Toulouse Lautrec, résolument moderne

Le Grand Palais rend hommage à Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), peintre, dessinateur, affichiste et illustrateur français, dans une exposition exceptionnelle consacrée à son œuvre. Première rétrospective française depuis 1992, cette exposition a pour vocation de dépasser « la culture de Montmartre », qui a réduit l’artiste et son œuvre au folklore du Moulin rouge, et cherche à embrasser l’entièreté de son œuvre afin de démontrer l’influence de son travail pour le XXe siècle, notamment pour le courant futuriste, et de montrer son inventivité. Emmanuelle Collignon, vice-présidente du Groupe de recherche Achac, signe cette tribune.

 

Né à Albi, dans une vieille famille de noblesse française de province, Toulouse-Lautrec hérite d’une maladie génétique, qui se déclare lorsqu’il a 10 ans, à la suite d’une chute. Peu à peu, son infirmité et sa fragile santé conditionnent sa vie. Pour autant, très tôt, Toulouse-Lautrec éprouve le vœu de devenir artiste et se rend à Paris, en 1881, afin de commencer sa vie de peintre. Il côtoie à ses débuts les peintres René Princeteau, René Bonnat, Fernand Cormon, Vincent van Gogh, Emile Bernard, Louis Anquetin ou encore Adolphe Albert.

 

Peu présentée dans sa totalité, l’œuvre de Toulouse-Lautrec était observée sous un prisme presque caricatural, dépeinte comme une vie consumée avec frénésie et dissolue dans le Paris nocturne de la fin du XIXe siècle. Sa réputation de viveur, de travailleur acharné voire de débauché a occulté la volonté et la singularité de sa production artistique. Le peintre avait pourtant l’ambition de représenter fidèlement son époque, depuis ses débuts épousant une ligne réaliste expressive inspirée de ses contemporains Edgar Degas,  Honoré Daumier ou Édouard Manet à son évolution vers le naturalisme vigoureux, et enfin vers un style caustique post-impressionniste et avant-gardiste.

 

Les plus de 200 œuvres rassemblées au Grand Palais donnent l’occasion aux visiteurs de découvrir l’étendue du travail de cet artiste expressif, qui cultiva sa différence et son ouverture au monde. À travers sa fréquentation des scènes parisiennes, cabarets, maisons closes et autres lieux festifs, des plus huppés aux plus sordides, Toulouse-Lautrec traduit la réalité de la société contemporaine parfois indésirable. Il développe un intérêt pour la représentation des mouvements et du corps, pour l’analyse des comportements humains et comment ils dévoilent leur part d’animalité et d’excentricité. Ces éléments témoignent de son attrait irrésistible pour l’univers du cirque et exposent ce souci du vrai qui l’animait.

 

De plus, son côté avant-gardiste et moderne s’illustre dans son utilisation de « nouveaux media », à l’époque, pour dépeindre avec mordant ses observations. Sensible à la technique photographique dont il s’inspire visuellement, il pose lui-même dans les clichés de son ami photographe Maurice Guibert. Il s’attache à retranscrire une réalité, un travail des images en mouvement, similaire à ce que l’on voit apparaître au cinéma. Aussi, sa riche production se retrouve sous la forme de lithographies, d’affiches et de nombreuses caricatures utilisées dans la presse ou bien dans les vitrines des scènes parisiennes. En cela, le cirque représente l’un de ses thèmes de prédilection comme le montre les représentations modernes qu’il en fait. Les caricatures et affiches aux traits simiesques de Chocolat, clown emblématique de la Belle Époque, témoignent des questionnements (la différence, l’infirmité, les origines sociales, la sexualité…) qui animent ses œuvres. En fin observateur de son époque, sa démarche esthétique s’inscrit « dans le vrai, non pas dans l’idéal ». Sensible aux questions de discrimination, après avoir immortalisé Chocolat en roi de la nuit dans une lithographie en 1896, Toulouse-Lautrec arrêtera de reproduire dans ses œuvres, le préjugé prétendument simiesque sur le physique des Noirs sans jamais négliger la retranscription artistique de la beauté de son corps en mouvement.

   

Ainsi, l’exposition s’attache à remettre au goût du jour la réflexion artistique de ce peintre précurseur. Cette relecture témoigne de l’apport légué par l’œuvre de Toulouse-Lautrec au XXe siècle.