Le racisme dans le prétoire. Antisémitisme, racisme et xénophobie devant la justice

Emmanuel Debono est docteur en histoire de l’Institut d’études politiques de Paris. Ses travaux portent sur l’histoire du mouvement antiraciste en France. Il est notamment l’auteur d’Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940 (CNRS Éditions, 2012), issu de sa thèse. Il vient de faire paraître Le racisme dans le prétoire. Antisémitisme, racisme et xénophobie devant la justice (PUF, 2019). Il anime par ailleurs le blog Au cœur de l’antiracisme sur lemonde.fr.

 

Cet ouvrage raconte l’histoire de la première loi française contre le racisme, adoptée par décret le 21 avril 1939. Inscrite dans la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et en vigueur jusqu’à la loi contre le racisme du 1er juillet 1972, elle sanctionnait l’injure et la diffamation visant un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une « race » ou à une religion. Il était nécessaire, pour que les délits soient constitués, qu’ils aient eu pour but l’excitation à la haine entre les citoyens ou les « habitants », c’est-à-dire les étrangers.

 

Il m’a semblé que l’exploration historique des luttes antiracistes ne pouvait faire l’économie d’une réflexion sur la loi, ses enjeux et sa portée réelle. Quels sont les espoirs et les fantasmes que suscite la loi ? Que peut-on en attendre vraiment ? Alors qu’un débat actuel interroge l’opportunité de sortir l’injure et la diffamation de la loi sur la presse pour les inscrire dans le code pénal ordinaire, il est intéressant de questionner l’Histoire. En croisant des sources judiciaires, policières, associatives et la presse de l’époque, j’ai entrepris de reconstituer la quinzaine de procès qui caractérise cette période d’existence de la loi – abrogée par le gouvernement de Vichy et rétablie à la Libération. Cette histoire, qui a pour toile de fond l’épuration, la Guerre froide, la décolonisation ou encore Mai 68, montre le poids des affaires d’antisémitisme, mais aussi l’importance croissante de la question des discriminations, non prises en compte par le législateur mais bien présentes dans les débats publics. Les racismes anti-immigrés, anti-noirs et même anti-blancs font partie de cette histoire où les deux principales organisations antiracistes de l’époque, la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) et le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP), jouent un rôle moteur.

 

La question de la liberté d’expression est évidemment centrale mais aussi celle de la place du racisme et de l’antisémitisme dans la société d’après-guerre : contrairement à ce dont l’historiographie rend généralement compte, la discours de haine et d’exclusion n’ont pas succombé, temporairement, sous les décombres du Vichysme et du nazisme.

 

Dans les faits, cette loi, dont la finalité n’est pas de protéger les minorités mais de combattre les tentatives de division nationale, connaît une certaine efficacité avant la guerre mais s’applique très mal après 1945. Des facteurs technico-juridiques expliquent ces difficultés : il faut par exemple prouver qu’il y a bien eu intention d’exciter à la haine raciale, ce qui est compliqué. Hier comme aujourd’hui, il n’y a pas toujours consensus d’interprétation autour des écrits et des paroles.

 

Ce peu d’efficacité n’empêche pas une intense réflexion autour de la loi et de ses limites, conduite par des avocats, des militants, des politiques, qui va mener à l’adoption de la loi Pleven, en 1972. Celle-ci sera obtenue par des votes à l’unanimité des deux chambres, ce qui est significatif : les années d’après-guerre sont celles d’un progrès significatif de la pensée antiraciste dans la société française.