« Le postcolonialisme » de Nicolas Bancel

Pascal Blanchard, historien et codirecteur du Groupe de recherche Achac, introduit le nouvel ouvrage de Nicolas Bancel, professeur à l’Université de Lausanne et également codirecteur du Groupe de recherche Achac. Il publie, ici, l’ouvrage Le postcoloniaisme, aux Presses universitaires de France, coll. Que-sais-je ?, 2019. L’ouvrage revient sur la place de l’histoire coloniale dans le récit national et questionne l’enracinement du racisme et ses conséquences. L’auteur se propose d’explorer les Postcolonial studies en s’appuyant sur des exemples concrets.

 

Après la publication en 1979 de l’ouvrage d’Edward Saïd, L’orientalisme, fondateur des études postcoloniales, les Postcolonial studies se sont rapidement développées dans les universités américaines, britanniques, indiennes et, un peu plus tard, allemandes ou dans les nations d’Europe du nord. Originellement situées dans les départements de littérature et de littérature comparée, les Postcolonial studies se sont étendues progressivement à l’ensemble des sciences sociales. Comme le remarque Achille Mbembe, que l’auteur cite, la France est curieusement demeurée à l’écart de cette aventure de la pensée mondiale pendant près de trois décennies, avant que l’introduction des Postcolonial studies ne déclenche de très vives polémiques et, pour tout dire, un rejet global de la part de la sphère académique hexagonale. Si l’ouvrage de Nicolas Bancel ne s’inscrit pas dans ces polémiques très polarisées, il arrive à point nommé pour comprendre, avec suffisamment de recul, ce que sont les Postcolonial studies, ce qu’elles peuvent nous apporter, mais aussi quelles sont leurs limites et les critiques que l’on peut leur adresser. L’objet du livre est d’éclairer d’une part la genèse et le développement des études postcoloniales ; d’autre part d’en identifier les principales perspectives théoriques et les vertus heuristiques ; enfin d’évaluer les apports de ce courant très divers pour les sciences sociales, et particulièrement pour l’histoire, sans omettre les nombreuses critiques qui lui sont adressées dans le cadre du renouvellement actuel des problématiques en sciences sociales.

 

L’ouvrage est passionnant à plus d’un titre. D’abord, il montre comment les objets explorés par les Postcolonial studies ont profondément renouvelé les cadres d’analyse de la modernité. Nicolas Bancel montre que celles-ci suggèrent tout d’abord que le temps de l’exploration des terres inconnues par les Européens, de la rencontre puis de la conquête de territoires et de l’asservissement de populations extra-européennes signe l’avènement d’une nouvelle ère qui structure l’histoire jusqu’à aujourd’hui.

Cette perspective oblige donc à observer notre présent depuis la constitution des empires, mais aussi à penser l’histoire du monde sous l’angle transnational, approche structurée par l’idée d’une domination de longue durée de l’Occident sur le reste du monde. Dans cette dynamique, les Postcolonial studies transgressent les anciens cadastres chronologiques –  histoire antique, histoire médiévale, histoire moderne, histoire contemporaine – qui organisaient jusqu’à récemment encore en Europe la dénomination des laboratoires, et, aussi, l’horizon des historiens. En histoire contemporaine, cela a de nombreuses conséquences. Le cas de la colonisation est exemplaire.

La perspective de longue durée est prise en compte depuis les années 1960 pour insérer l’histoire coloniale dans l’historicité précoloniale des sociétés colonisées. Pour l’Empire français on peut noter la prégnance post-indépendances d’un modèle étatique et bureaucratique colonial, la constitution d’un « pré-carré » africain en vertu des accords de coopération déclinant dans les anciennes colonies « l’excellence du modèle français » à travers les centres culturels, la dépendance sécuritaire des nouveaux États en raison des accords de coopération militaire avec l’ancienne métropole, le rôle identique dans le domaine économique des accords bilatéraux ou du franc CFA etc.

Par contre, si l’histoire politique des colonisations dans les métropoles a été étudiée longuement par les historiens, ses autres répercussions post-coloniales ont été largement négligées par l’historiographie jusque dans les années 1990 pour l’Empire français. L’intérêt d’une telle transgression chronologique est de pouvoir évaluer les continuités de ces systèmes de représentations dans les métropoles elles-mêmes, mais aussi les ruptures et les effacements.

Nicolas Bancel montre ainsi que le postcolonialisme place la question raciale – véritable tabou en France du fait de son potentiel inflammable – comme étant au cœur de la gestion coloniale. Dans ce cadre, la difficulté à aborder cette page d’histoire empêche de « déracialiser » les imaginaires et les comportements, à l’inverse par exemple du travail de mémoire (autre thématique de recherche des Postcolonial studies) engagé par l’Allemagne après la chute du nazisme. La « race », dans ce cadre, est le fruit d’une longue construction historique, à l’origine, selon les Postcolonial studies de la « domination épistémique » de l’Occident sur le reste du monde. La difficulté française à aborder cette question est parfaitement visible aujourd’hui dans les débats sur l’immigration, le voile ou l’islam et la montée en puissance des hérauts d’une pensée néoconservatrice, à laquelle répondent, dans une logique circulaire, les replis identitaires de tous bords.

L’ouvrage explore aussi longuement les ambiguïtés de la colonisation et de la décolonisation. Les déceptions de la période post-indépendances s’expliquent aussi par la fascination qu’ont exercé les modèles métropolitains sur les élites postcoloniales. Pour la plupart formées dans les universités occidentales, la plupart d’entre elles sont prises dans une forme de concurrence mimétique avec l’ancien colonisateur, qui contribuent largement à la polarisation sociale et à un autoritarisme politique enraciné dans la pratique coloniale qui signent les désillusions postcoloniales.

 

Il est impossible ici d’aborder tous les thèmes de ce petit ouvrage très riche et dense, mais on signalera cependant que Nicolas Bancel évoque aussi longuement les critiques adressées au postcolonialisme – en cherchant à séparer le « bon grain » de « l’ivraie ». Ainsi, la réification des relations postimpériales directement structurées sur les relations coloniales inégales entretenues par les métropoles avec leurs anciennes coloniales ne peuvent pas répondre à des transformations contemporaines majeures. Par exemple, la politique coloniale chinoise au Tibet ou à Singapour, ses prétentions maritimes, renouvelle la question des ambitions coloniales, non pas au passé, mais au présent, par une nation ayant subi elle-même, en partie, la colonisation européenne. Comment est‑il possible d’aborder cette question avec les armes intellectuelles proposées par les Postcolonial studies, essentiellement tournées vers la (re)génération d’une histoire coloniale et postcoloniale européenne ? Comment penser la Chine par rapport à la modernité occidentale supposée dominante, puisque le pays conserve une culture très différente de l’Europe ? Enfin, la focalisation d’associations militantes se réclamant du postcolonialisme ou d’une position « décoloniale » (issue de théoriciens originaires d’Amérique du Sud, directement en lien avec les Postcolonial studies), en France ou en Grande-Bretagne sur la question raciale se traduit par un usage problématique d’une terminologie raciale (même retournée contre « l’adversaire ») que l’on prétend combattre, le même phénomène existant d’ailleurs depuis fort longtemps dans les racial studies aux États‑Unis. C’est un point de discussion important, les contempteurs de ce courant assurant que l’usage des terminologies raciales –  « pouvoir blanc », « privilège blanc » par exemple – a un effet performatif et contribue à renforcer l’idée de race, tout en réifiant les groupes en fonction de leurs origines.

 

Au final, l’ouvrage est indispensable pour qui veut comprendre les nombreux enjeux contemporains liés à l’histoire coloniale et postcoloniale, aussi bien dans les nations autrefois colonisées que dans les anciennes métropoles. 

 

Découvrez le livre : https://www.puf.com/content/Le_postcolonialisme