« Le travail colonial » d’Éric Guerassimoff et Issiaka Mandé

Pascal Blanchard, historien et codirecteur du Groupe de recherche Achac introduit le nouvel ouvrage codirigé par Éric Guerassimoff, historien, membre du laboratoire Sociétés en développement dans l’espace et le temps (SEDET) et Issiaka Mandé, politologue, professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Le livre rassemble l’actualité de la recherche concernant les caractéristiques du travail dans le contexte colonial, des Antilles à l’Asie et dans l’espace géoculturel de l’océan Indien et du Pacifique. Ces études réunies, ici, ont pour objectif de préciser le rôle des institutions, des employeurs et des migrants dans la constitution « des marchés coloniaux du travail ».*

L’ouvrage d’Éric Guerassimoff et Issiaka Mandé sur Le travail colonial. Engagés et autres mains-d'oeuvre migrantes dans les empires (1850-1950) est le fruit de la conférence internationale sur l’engagisme qui a été organisée en 2011 à Maurice, à l’initiative de l’Aapravasi Ghat Trust Fund sous le titre « New Perspectives on Indentured Labour from 1825 to 1925 ». Si celle-ci a regroupé dans une dizaine de sessions des spécialistes d’horizons très différents et d’aires géographiques multiples allant de l’océan Indien aux Antilles (deux espaces qui ont connu l’engagisme), en passant par des pays européens, la Chine et l’Inde, l’ouvrage regroupe néanmoins une majorité de chercheurs français.

La force de ce large panel est de montrer la mondialisation (avant l’heure) de l’engagisme (comme phénomène de masse) mais aussi comme une situation transitoire majeure au lendemain du temps esclavagiste (et se superposant à celui-ci) dans la plupart des aires géographiques coloniales.

Les contributions (plus d’une quinzaine) insistent toutes, en premier lieu, sur les liens évidents entre l’engagisme et les structures de production esclavagistes, et même sur la notion de « nouvel esclavage » qui se met en place en même temps que les empires coloniaux. Cette situation ne veut surtout pas dire, comme le montrent les études rassemblées dans l’ouvrage, que les situations sociales, les process migratoires ou de production, les rapports de domination furent identiques partout, bien au contraire. Le poids du tropisme « indien » est ici largement dépassé, et la plupart des textes rassemblés montre que la rupture historiographique qui a longtemps dominé, marquant une césure entre esclavagisme et engagisme, n’a plus lieu d’être.

Cette mondialisation du travail accompagne la fin d’un système (l’engagisme se met en place avant les abolitions), préfigure les systèmes coloniaux et, dans le même temps, anticipe le phénomène des migrations postcoloniales.

En second lieu, les différentes études rassemblées dans cet ouvrage novateur sur bien des points, permettent de comprendre les motivations des engagés, les contextes sociaux, les situations démographiques et sociales sur les différentes aires géographiques, et les processus de coercition et de conflits dans cette organisation du travail par définition sur-encadrée.

C’est donc une (pré)histoire des migrations contemporaines sud-sud ou sud-nord et des enjeux de production dans une logique de répartition planifiée des forces de travail que propose ce travail collectif. Ce sujet est relativement méconnu (voire totalement inconnu par l’historiographie classique) alors que l’engagisme occupe un espace historique majeur, se superposant à l’esclavage, accompagne le mouvement abolitionniste puisque les maîtres vont « recruter » une nouvelle main-d’œuvre sous cette forme, avec des statuts relativement proches pour les forces de travail. Le recrutement est certes différent (la captation et la traite), la possibilité de « retour » change tout (comme la rémunération), mais l’effort de travail et la violence sont souvent très proches de la situation esclavagiste. En outre, l’engagisme accompagne la mise en place généralisée du travail forcé.

En dehors des études sur les mécanismes et process, de nombreux textes structurant cet ouvrage insistent sur les « réactions » des engagés et leurs protestations face à l’exploitation. Les grèves, les attentats, les révoltes, les fuites, les émeutes et autres processus de conflits sont nombreux. En même temps, plusieurs textes soulignent les liens entre les différents statuts de « travailleurs », qu’ils soient esclaves, engagés, libres, structurant une « hiérarchie sociale » fondée sur le travail, qui fabrique un système de castes et de classes dans la plupart des ex-espaces coloniaux.

Un autre axe, novateur, est largement étudié, celui du retour au pays. Ce métissage des expériences, la volonté de transmettre son expérience (pour les engagés) et de prévenir les suivants, comme la notion de groupes spécifiques qui s’engagent ou les logiques de mobilité, mettent en lumière un monde en mouvement insoupçonné. Une mémoire circule et irrigue les pratiques. L’interaction entre les empires coloniaux, les mondes semi-coloniaux, la Chine, le Japon, les espaces océaniens comme le Pacifique ou l’Indien, montrent aussi des liens qui préfigurent une organisation stratifiée du monde, où chaque entité culturelle et religieuse conserve de manière forte et étanche ses « identités » originelles et les revendique pour éviter tout déclassement au retour.

Si, dans l’ouvrage (composé de contributions de jeunes chercheurs et d’universitaires chevronnés), le monde colonial français domine, le monde colonial britannique n’est pas absent, alors que les autres espaces coloniaux (russe, cubain…) restent à la marge. Si l’équilibre global manque de cohérence et de cadre conceptuel, la richesse des travaux compense ce manque. Toutes les études ne se valent pas, mais la force de cet ouvrage est justement la diversité des exemples choisis. Au final, trois grands ensembles se distinguent dans l’ouvrage.

La première partie du livre développe des études de cas sans grand rapport entre elles : mobilisation des travailleurs indochinois lors de la Seconde Guerre mondiale (un sujet déjà largement traité par l’historiographie depuis une quinzaine d’années) ; les premiers supplétifs de l’armée française en Afrique de l’Ouest (là aussi un sujet bien connu par l’historiographie militaire ou plusieurs expositions) ; les liens entre abolitions de l’esclavage dans l’espace colonial britannique et les premiers flux d’engagés africains vers les Amériques ; une micro-étude fort originale sur les « bonnes antillaises » dans les années 1920 est présentée, offrant de nouvelles données sur les processus migratoires ; et une dernière étude, bien documentée, sur l’organisation du travail forcé en Côte d’Ivoire. 

La seconde partie et la troisième partie de l’ouvrage s’attachent à des expériences précises, en lien avec l’engagisme sur plusieurs aires géographiques. Elles s’intéressent aux mécanismes (notamment un excellent article sur les réclamations des Chinois sur les contrats des coolies à Cuba, un autre sur les migrations des Vietnamiens dans l’Empire français), aux structures économiques (comme au Sénégal et au Soudan), à la vie dans les plantations (des Indiens à la Réunion, à Ceylan ou des engagés à Madagascar), aux révoltes (en Indochine notamment dans l’entre-deux-guerres) et surtout, ce qui est la force de cet ouvrage, ces deux parties donnent la parole aux engagés et mettent en lumière leurs expériences. Ces témoignages demeurent le point fort de l’ouvrage et en constituent l’originalité, tout comme les études plus spécifiques sur les engagés chinois en Russie lors de la Première Guerre mondiale.

Au final, les deux historiens qui ont conduit ce travail ont réussi leur pari : replacer au centre la figure du colonisé/engagé et en faire un acteur à part entière des sociétés coloniales. Cette « histoire du travail global », s’inscrit dans le mouvement d’une histoire monde, mais donne aussi des clés de compréhension pour analyser les différents modèles de sociétés postcoloniales qui se sont mis en place au lendemain des indépendances (ou des départementalisations). Ce livre montre qu’il ne peut y avoir d’histoire monde — sujet à la mode en ce moment ! —, sans une large intégration de l’histoire coloniale dans ses dimensions larges en termes de temporalité. C’est un livre fort, massif même, avec un travail de sources bibliographiques important, qui ouvre de nouveaux champs de réflexion pour les chercheurs.

Retrouvez l’ouvrage : https://www.riveneuve.com/catalogue/le-travail-colonial/

* Cette critique a été publiée, dans un format différent, dans la Revue française de science politique en 2019.