75e anniversaire du débarquement de Provence : il faut rendre hommage aux combattants venus d’Afrique (Le Monde, 5 juillet 2019)

Les commémorations prévues en août 2019 pour le 75e anniversaire du débarquement de Provence ne sont pas à la hauteur de l’enjeu mémoriel de ces combats menés par les troupes coloniales qui ont contribué à faire de la France une nation diverse, déplorent vingt-deux personnalités qui interpellent à ce sujet les plus hautes autorités de l’État dans une tribune publiée le 5 juillet 2019 dans le journal Le Monde. Au-delà, ils attendent que l’histoire de ces combattants dans le récit national trouve toute sa place dans les années futures.

 

Le 15 août 1944, près de 95 000 soldats et 11 000 véhicules ont été débarqués en Provence. Les jours suivants, 350 000 combattants ont participé à ce débarquement − après celui de Normandie de juin 1944 −, dont 235 000 combattants des forces françaises, composées à 90 % de troupes coloniales.


Tirailleurs sénégalais et algériens, goumiers et tabors marocains, pieds-noirs, marsouins du Pacifique et des Antilles, tous participent au débarquement en Provence et aux combats de l’été 1944 dans le cadre de l’opération « Dragoon » menée par les troupes américaines et anglaises. L’objectif de cette opération : forcer les troupes de l’Axe à battre en retraite. À l’origine, le débarquement prend le nom de code « Anvil » (enclume, en anglais), avant de prendre celui de « Dragoon » à la demande de Winston Churchill − car celui-ci était contre ce débarquement et s’estimait contraint (dragooned en anglais) de l’accepter. Mais le général de Gaulle le réclame, menaçant, s’il n’est pas entendu, de retirer les divisions françaises du front italien.

 

Aujourd’hui, le rôle crucial de ces combattants mérite d’être reconnu et commémoré dans le cadre d’une cérémonie officielle le 15 août. Leur engagement a permis l’ouverture d’un nouveau front contre les armées allemandes, la libération de la Provence en treize jours, l’affirmation de la place de la France dans le conflit auprès des alliés et a contribué à libérer le territoire national en évitant un long calvaire pour la population française. Ce débarquement de Provence fait partie de notre histoire, et la place des Africains et des combattants de tout l’empire colonial et notamment des Antillais dissidents, de toutes origines et de toutes confessions, nous oblige à leur rendre hommage pour le 75e anniversaire de ce moment de mémoire collectif de la nation.


Force est de constater que les commémorations prévues ne sont pas à la hauteur de l’enjeu mémoriel. Comment est-il possible de passer sous silence ces combats et cette libération qui ont contribué à faire de la France une nation diverse ? Comment ne pas rendre hommage à ces combattants venus d’Afrique alors que nous allons commémorer en 2020 les indépendances africaines et que s’annonce en France la « saison des cultures africaines » Africa 2020 ? Comment ne pas écrire cette page d’histoire en commun alors que celle-ci résonne pour tous dans une France désormais métissée et diverse ? Il nous apparaît primordial et nécessaire d’organiser un événement à la hauteur de ces enjeux.

 

L’« armée B » française – celle qui, sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, opère ce débarquement − est composée principalement d’unités provenant de l’armée d’Afrique. Celle-ci a été une force indéniable et incontournable dans la libération de la Provence, puis de toute la France. Son épopée fait partie des grandes pages de l’histoire de France. Cette armée n’a jamais reculé devant les sacrifices pour protéger notre pays. Même si l’histoire et la mémoire ont longtemps « blanchi » le débarquement de Provence, il est temps, de faire face à notre histoire et d’avoir un geste fort et symbolique permettant à tous les Français qui ont cette histoire en partage de ne pas se sentir oubliés.

 

Il y a quinze ans, le président de la République Jacques Chirac a honoré ces soldats avec un discours fort, prononcé le 15 août 2004 à l’occasion du 60e anniversaire du débarquement de Provence. Les cérémonies dans la rade de Toulon à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle furent impressionnantes, en présence de seize chefs d’Etat et de gouvernement africains, qui ont ensemble rendu hommage au « sacrifice immense » des « forces de la liberté ». Deux ans plus tard, en 2006, le film Indigènes, de Rachid Bouchareb, a remis en mémoire la question de la « décristallisation » des pensions militaires (mettant fin à la différence de traitement entre ressortissants français et étrangers) et fait connaître l’engagement de ces combattants venus du Maghreb. En 2014, le documentaire Provence, août 1944, l’autre débarquement, raconté par Charles Berling, retraçait l’épopée de ces combattants. Enfin, en 2017, le président de la République François Hollande a rendu hommage à ces combattants en facilitant l’accès à la naturalisation d’anciens tirailleurs sénégalais qui en avaient fait la demande.

 

L’histoire commune passe par ces moments de rassemblement national que sont les commémorations de l’héroïsme des enfants de France, par ces films qui construisent notre mémoire collective et par ces hommages qui rappellent à tous ce que nos aînés ont fait comme sacrifice pour notre liberté. Ces moments nous permettent de transmettre les messages et de commémorer les symboles qui disent à l’ensemble des Français ce que nous sommes : un pays de diversité, épris de liberté, d’égalité et de fraternité.

 

Nous demandons solennellement au président de la République, au Premier ministre et à la ministre des Armées de marquer par un geste fort et symbolique l’anniversaire de ce débarquement, de proposer un événement à la hauteur du courage et du sacrifice de ces hommes de toutes origines qui furent l’honneur et la grandeur de la France. C’est indispensable pour ce qu’ils ont fait, c’est fondamental pour parler de fraternité dans la France d’aujourd’hui, c’est primordial pour faire la France demain.

 

 

Signataires :

 

Nicolas Bancel, historien 

Rachid Benzine, islamologue 

Pascal Blanchard, historien

Sami Bouajila, acteur

Rachid Bouchareb, réalisateur

Aya Cissoko, boxeuse et écrivaine

Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne

David Diop, écrivain

Jacques Galvani, président du Club XXIe siècle

Pierre Haski, journaliste

Lucien Jean-Baptiste, acteur et réalisateur

Alexis Jenni, écrivain

Alain Mabanckou, écrivain

Pascal Ory, historien

Audrey Pulvar, journaliste

Abdel Raouf Dafri, scénariste et réalisateur

Harry Roselmack, journaliste

Aïssata Seck, maire adjointe à Bondy

Leïla Slimani, écrivaine

Benjamin Stora, historien

Lilian Thuram, président de la Fondation Éducation contre le racisme

Philippe Torreton, acteur