L'Orient des peintres, du rêve à la lumière

Le musée Marmottan Monet présente, du 7 mars au 21 juillet 2019, l’exposition L’Orient des peintres, du rêve à la lumière. Riche d’une soixantaine de chefs-d’œuvre provenant des plus importantes collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis, cette manifestation et le catalogue de l’exposition dirigé par Christine Peltre, directrice de l’Institut d’histoire de l’art de l’université Marc Bloch de Strasbourg, auteure de plusieurs ouvrage sur l’orientalisme, et Emmanuelle Amiot-Saulnier, docteure en histoire de l’art, spécialiste de la peinture du XIXe siècle, entendent révéler un nouveau regard sur cette peinture, du fantasme orientaliste de la figure féminine à la découverte des motifs géographiques et des paysages colorés annonciateurs de l’art moderne. Regard sur l’exposition par Emmanuelle Collignon, vice-présidente du Groupe de recherche Achac.

 

Portés par le souffle de la conquête napoléonienne, les peintres européens ont fantasmé l’Orient avant de vérifier leur rêve dans le voyage. Bien que cette découverte de l’Orient ne fasse pas disparaître le fantasme indissociable de la figure féminine, il apporte une connaissance de l’architecture et des arts décoratifs qui influencent progressivement les peintres d’une pratique classique vers une géométrisation, les lançant à la recherche d’une harmonie entre corps humain et ornement abstrait. Cette expérience du paysage, des scènes de la vie quotidienne en plein air, nourrit de nouvelles pratiques et précipite l’émancipation de la couleur. L’Orient fut avant tout pour les artistes une terre de couleurs, dans l’éblouissement de la lumière. Face à des spectacles inconnus, les peintres inventent de nouvelles manières de peindre et la couleur se libère peu à peu de l’exactitude photographique. La naissance de l’abstraction passe ainsi par l’Orient : l’exposition L’Orient des peintres, du rêve à la lumière et son catalogue sont l’occasion de découvrir certains aspects moins connus de l’art moderne à sa naissance.

 

L’aube de l’ère industrielle donne naissance à l’orientalisme qui traverse tout le siècle et les pays européens. Bien des peintres se mettent en quête de leur rêve de beauté féminine idéale en Orient, mais les figures peintes sont souvent des inventions d’artistes qui ont rapporté de leur voyage vêtements et objets, la plupart des représentations étant ainsi des montages de sources diverses. Le parcours de l’exposition privilégie l’Orient méditerranéen, propre à l’empire colonial français, à travers deux axes distincts, deux visions de l’Orient qui coexistent : la figure humaine et le paysage. Les tableaux d’Ingres et de Delacroix, figures historiques du mouvement orientaliste, illustrent l’exploration de la figure humaine, de plus en plus portée par une connaissance réelle de l’Orient mais toujours nourrie de tradition et de fantasme. L’influence du type de beauté classique orientaliste élaboré par Ingres perdure jusqu’au début du XXe siècle et, face à lui, Delacroix invente une beauté tout aussi nourrie de fantasmes et de références classiques. De Chassériau à Gérôme, on retrouve l’usage de prototypes iconographiques empruntés à la mythologie et à la tradition classique mais l’iconographie classique et imaginaire est renouvelée. La plus grande nouveauté réside dans l’apparition de motifs décoratifs inspirés des mosaïques islamiques, une épuration progressive qui conduit les artistes voyageurs à une sobriété et une géométrie inédite dans la composition des paysages. Pour les artistes, l’Orient est une réserve de motifs pittoresques mais surtout l’occasion de réfléchir en termes de couleur et de composition.

 

La transition de la figure au paysage relève de l’intérêt simultané des artistes pour la figure et son contexte, ainsi s’amorce une mutation qui conduit à une attention de plus en plus grande à la lumière, à la structure des paysages toujours plus épurés jusqu’à leur géométrisation progressive. La radicalisation de la géométrie coïncide avec l’apparition de nouveaux moyens picturaux, les arts décoratifs musulmans prenant une place de plus en plus importante. La découverte des arts de l’Orient devient pour certains artistes, tels Matisse, une véritable « islamophilie » et contamine jusqu’à leur manière de peindre.

 

On observe aussi, chez les artistes impressionnistes et néo-impressionnistes, l’importance de la lumière qui mène à une certaine émancipation de la couleur à travers la manière nouvelle de l’aborder dans les paysages et les scènes en extérieur. L’exposition donne aussi à découvrir certaines œuvres méconnues de Wassily Kandinsky, comme les tableaux Ville arabe et Oriental, qui témoignent de l’expérience de la couleur pure et de l’éblouissement. Il en est de même pour Paul Klee, chez qui la recherche de la couleur pure passe par le paysage et l’immersion dans la lumière.

 

Par le biais de la figure ou par celui du paysage, l’Orientalisme fait alors place à une expérience radicale, à l’origine de l’art moderne. Le parcours et le catalogue de l’exposition L’Orient des peintres, du rêve à la lumière évoquent l’évolution de ces deux points de vue, des années 1800 à la naissance de l’abstraction. L’expérience de l’Orient mène à une dissolution du sujet dans la couleur pure,  l’orientalisme conduisant finalement à une immersion complète dans la lumière et la couleur.

 

Découvrir l’exposition : https://www.marmottan.fr/expositions/l-orient-des-peintres/

Découvrir le catalogue : https://www.editions-hazan.fr/livre/lorient-des-peintres-du-reve-la-lumiere-9782754110662