Eschyle à la Sorbonne : pourquoi condamner le blackface ?

Suite à la polémique et aux nombreux débats suscités par la mise en scène des Suppliantes d’Eschyle par Philippe Brunet à la Sorbonne avec des comédiennes grimées en marron, la rédaction d’Africultures a publié un texte de Sylvie Chalaye, spécialiste de l’image du Noir au théâtre, professeure à l’université Sorbonne Nouvelle et co-directrice de l’Institut de recherche en études théâtrales, dans lequel elle analyse et dénonce la pratique du « blackface ».

 

Une origine raciste

Ce qu’on appelle le blackface est un geste qui consiste à se barbouiller le visage pour se faire passer pour un Noir. Le blackface vient d’une tradition clownesque américaine raciste, née vers 1810 dans le sud des États-Unis, qui consistait à se noircir le visage pour imiter les « nègres » des plantations et se moquer de leur allure dépenaillée, de leur langage bancal, de leur gestuelle outrancière et les affubler de toutes sortes de défauts (paresse, insouciance, lâcheté, obsession sexuelle…) C’était un divertissement fait par des Blancs et qui s’adressait à des Blancs. En 1832, Thomas D. Rice devient célèbre avec son personnage de Jim Crow qui a popularisé la figure du blackface au XIXe siècle dans toute l’Amérique et donné son nom aux lois ségrégationnistes. L’ironie du l’histoire du blackface est que les Blancs avaient inventé la caricature en s’inspirant des saynètes que jouaient les « nègres » sur les plantations où se donnaient des divertissements auxquels prenaient part les esclaves qui avaient le sens du spectacle et qui racontaient avec humour sous forme de sketch les petites histoires de la plantation. Ces spectacles qui réjouissaient les maîtres étaient pour les esclaves l’occasion de se rassembler et leur portée avait un double sens. Les esclaves jouaient sur la satire et s’amusaient à parodier les comportements des maîtres, mais les Blancs n’y voyaient que de la maladresse et une incapacité à leur ressembler ! En définitive à l’origine, le blackface était une imitation par des Blancs de Noirs qui imitaient des Blancs ! Aujourd’hui cette pratique est formellement condamnée aux États–Unis tant elle représente un héritage des violences ségrégationnistes.

 

Le barbouillage en France

En France, se passer le visage au noir pour jouer au Noir n’est pas une pratique exclusivement humoristique, et le théâtre l’a pratiqué largement aux XVIIIe et XIXe siècles. Les acteurs blancs qui jouaient des personnages noirs se passaient le visage au jus de réglisse sans forcément forcir les traits. On pense à Othello, ou encore à Ourika, des personnages tragiques. Mais la pratique caricaturale américaine du blackface avec les lèvres rouges et les yeux ronds va débarquer en France à la fin du XIXe siècle. À l’époque, quand on chargeait ainsi le maquillage pour faire rire, jouer un « roi nègre » par exemple comme dans Impressions d’Afrique de Raymond Roussel en 1912 au Théâtre Antoine, on disait qu’on se faisait une « tête de dynamomètre », car les bougies Oleo avaient pour mascotte une tête noire de dynamomètre de foire dont les dents et les yeux s’illuminaient. Pendant longtemps en France, se barbouiller le visage en noir était une plaisanterie sans grande conséquence, un déguisement de carnaval pour jouer à « La Cabane bambou » et stigmatiser « le nègre sauvage », cannibale bien sûr, avec perruques de laine, plumes au cul et os dans le nez, et non pas l’esclave comme aux États-Unis. Mais le racisme est bien au creux de cet humour. Et au théâtre, les metteurs en scène ne se posaient pas la question du regard, ni aux dépens de qui se déployait le rire, puisque le public était d’abord « pensé » blanc.

 

La race n’est pas un déguisement

Pour comprendre les réactions que continuent de susciter le blackface, il faut admettre que la race n’est pas un déguisement. Être africain ou afrodescendant ne se réduit pas à une couleur de peau, une identité que l’on peut simplement traduire par un maquillage, souvent outrancier. Stigmatiser l’africanité par une couleur que l’on se passe sur le visage, c’est réifier l’autre, et lui dénier son humanité et sa singularité d’être humain. Un être humain ne se réduit pas à un artifice chromatique qui n’a, par ailleurs, pas d’existence réelle, la carnation n’est pas une surface. Il suffit par ailleurs de renverser les choses pour percevoir l’inanité du blackface. Les Noirs aux théâtres ne s’amusent pas à jouer les Blancs en se passant de la crème sur le visage.

 

La pratique antique ne justifie rien

Lorsque Philippe Brunet affirme avoir voulu rendre l’origine africaine des Danaïdes qui viennent des bords du Nil en noircissant leur peau et en couvrant leurs têtes de laine foncée, il anecdotise leur identité. Il cède en cela à la caricature, alors que ce n’est justement pas le propos. Se protéger derrière la pratique antique n’est pas non plus une solution. Ce que pratiquaient les Grecs en leur temps ne peut plus, de toute façon, avoir la même réception au XXIe siècle. Les pratiques anciennes ne sont pas automatiquement légitimes. On doit pouvoir les reconsidérer à la lumière des expériences que l’humanité a traversées depuis cette époque. La traite, l’esclavage, la colonisation… sont passés par là. Ne pas reconnaître l’humiliation qui fait résurgence dans certains gestes dont on ne sait pas la portée et qui touchent les afrodescendants est un manque d’humilité dommageable.

 

Un geste insensé au XXIe siècle

Avoir recours au blackface, sans avoir pour autant d’intention raciste, est simplement un signe d’ignorance et surtout un manque d’imagination et d’inventivité. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas en pratiquant le blackface que l’on peut entrer dans la peau d’un personnage noir. Car le Noir est d’abord une construction mentale héritée de l’histoire et dont on doit se défaire, ce n’est pas de la peinture ! Or au théâtre, le vrai enjeu est de raconter des histoires humaines que l’on partage tous et toutes en dehors d’un apparaître qui n’est pas « essentiel ». Et s’il semble important au nom du réalisme de convoquer un Noir… eh bien, il faut faire appel à un acteur ou une actrice noir.e.s.

 

Bien sûr, on peut aussi en toute conscience utiliser le blackface pour dénoncer le blackface et stigmatiser le racisme, comme Louis de Funès dans Rabbi Jacob de Gérard Oury ou encore comme le spectacle de Margaux Eskenazi et Alice Carré, Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, dans lequel elles font entendre des textes de Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire et où on voit à un moment des acteurs noirs et blancs qui se noircissent le visage, mais le maquillage se liquéfie et se transforme en sang.

 

Il n’en reste pas moins que travestir en noir un acteur blanc pour qu’il joue le rôle d’un Noir au lieu de confier le rôle à un Noir devient une aberration inconvenante pour les acteurs racisés, autrement dit perçus comme noirs. Ce sont à ces comédiens qu’on dit dans le même temps qu’il n’y a pas suffisamment de personnages noirs au répertoire pour justifier qu’ils ne soient pas distribués dans telle ou telle production. En revanche si on cesse d’envisager le phénotype comme une couleur discriminante, une couleur qui ferait signe, et qu’on aborde la carnation comme une simple particularité humaine sans connotation territoriale d’origine, on apprendra à faire confiance à l’acteur quelle que soit sa couleur et on pourra construire des distributions arc-en-ciel. Noir n’est ni un métier (pour reprendre Aïssa Maïga), ni un rôle, ni un emploi, ni un travestissement !