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Foot et monde arabe, la révolution du ballon rond

Maître de conférences à l'université de Nice (Urmis, CNRS), historien spécialiste de l'époque contemporaine, des questions migratoires, du sport et de la Méditerranée,  Yvan Gastaut nous présente l’exposition Foot et monde arabe qui se tient jusqu’au 21 juillet 2019 à l’Institut du monde arabe à Paris. Cette exposition inédite rend compte de la pratique du football et de son influence dans les sociétés arabes en racontant l’histoire de ce sport par le prisme des enjeux politiques et sociaux qui structurent le monde arabe depuis le début du XXe siècle.

 

Le football est à l’honneur à l’Institut du monde arabe : inaugurée le 9 avril dernier, une exposition met en lumière l’importance de ce sport dans le monde arabe. Avec une dimension historique non négligeable puisque le football se pratique dans cette aire géographique depuis la fin du XIXe siècle dans la continuité de son développement en Europe. Et depuis, du Maroc à la Syrie et jusqu’au pays du Golfe, les sociétés arabes vivent toujours plus au rythme du ballon rond. La passion du jeu se manifeste dès le plus jeune âge dans la rue ou dans les champs, à l’image de Mohamed Salah, grande vedette du football égyptien et attaquant de Liverpool qui a fait ses premiers pas balle au pied dans le village de Nagrib, situé dans le delta du Nil, à une centaine de kilomètres au nord du Caire. Avec lui, le football arabe entre dans une autre dimension. Celle de la star planétaire. Avec lui, le monde arabe n’est pas confiné au seul espace géographique qui le définit. En effet, l’histoire du football est le fruit de mouvements et de circulations, c’est pourquoi la présence des footballeurs issus du monde arabe en Europe et dans le monde a toute sa place dans l’exposition, y compris ceux qui sont des enfants de la migration et de la colonisation, comme l’incontournable Zinedine Zidane, à qui toute une salle est dédiée avec la projection du film de Philippe Parreno et Douglas Gordon, Zidane, un portrait du XXIe siècle, qui lui a été consacré en 2006. À l’instar de Mohamed Salah ou de Zinedine Zidane, l’exposition fait la part belle aux vedettes issues du monde arabe qui ont marqué des temps plus anciens.

 

Larbi Ben Barek, un emblème

À tout seigneur tout honneur, le visiteur commence par une rencontre avec Larbi Ben Barek. Bien qu’un peu oublié de part et d’autre de la Méditerranée, celui que l’on surnommait la « Perle noire » est une figure incontournable : Marocain de naissance, il joue d’abord à Casablanca, notamment dans le club de l’Idéal, avant d’être repéré pour ses talents et de rejoindre la France et l’Olympique de Marseille. Immédiatement, même s’il n’est pas français au sens de la nationalité, il est sélectionné chez les « Bleus » (ce qui était possible pour les ressortissants des protectorats) et joue une première rencontre dans une ambiance tout particulière : un match amical à Naples le 4 décembre 1938 face à l’Italie championne du monde avec des supporters hostiles (à lui, à la France) galvanisés par le fascisme. Sifflé, conspué, le Onze de France s’incline, mais Ben Barek inaugure un long bail dans l’équipe de France qui se poursuivra – malgré les temps difficiles – jusqu’en 1954. Ainsi, Larbi Ben Barek est à lui seul une révolution : par ses gestes, sa technique, son physique, son comportement. Grâce à sa personnalité, les joueurs noirs changent de statut, ils ne sont plus seulement des besogneux dédiés aux tâches les plus ingrates, ils deviennent des artistes.

 

L’Égypte à l’avant-garde

Le football dans le monde arabe, c’est l’Égypte, très précoce. Dès le début du siècle, sous l’influence britannique, le football s’y développe plus qu’ailleurs. À tel point que l’Égypte participe aux tournois olympiques de 1920, 1924 et 1928, ainsi qu’à la Coupe du monde 1934 en Italie. Mohamed Salah peut apparaître ainsi comme l’héritier de quelques illustres ancêtres tels qu’Hussein Hegazi qui joue attaquant des clubs anglais de Fulham et Milwall dès 1911. En outre, l’Égypte tentera de structurer le football africain après la Seconde Guerre mondiale puisque le siège de la Confédération Africaine de Football se fixe au Caire lors de sa création en 1957. Elle remporte à six reprise la Coupe d’Afrique des Nations et construit de grandes arènes sportives comme l’Alexandria Stadium, inauguré en 1929 et rénové en 2009, ou plus moderne, le Stade Borg Al Arab ou « stade de l’armée égyptienne », inauguré en 2007 dans la banlieue d’Alexandrie et pouvant accueillir jusqu’à 100.000 personnes.

 

Diversités et fragmentations

Réfléchir au football dans le monde arabe, c’est opérer de grands écarts. En termes géographiques d’abord, car l’aire est fragmentée par la FIFA : les pays du Proche-Orient (hormis Israël versé dans l’Europe) et du Golfe font partie de l’Asie, tandis que les pays du Maghreb et Machrek sont versés dans l’Afrique. Mais aussi en termes sociaux : le football est un sport populaire tout autant qu’un sport de « riches » piloté par l’argent, et notamment les pétrodollars à partir des années 1970. Impossible de négliger l’intérêt du Qatar pour le ballon rond : championnat dans lequel s’illustrent des stars en pré-retraite, investissement dans des clubs européens à l’instar du PSG, mais surtout, organisation de la future Coupe du monde de 2022 qui sera, nul n’en doute, un événement hors normes. On pourra s’en réjouir ou au contraire s’en offusquer, mais le monde arabe sera au cœur du football de demain. Une continuité aurait pu exister avec le Maroc, candidat pour la Coupe du monde 2026, mais le vote de la FIFA en a voulu autrement.

 

Quelle révolution ?

Comme le laisse entendre le sous-titre de l’exposition de l’IMA, le ballon rond est présenté comme l’acteur d’une révolution. Que faut-il entendre par cette affirmation ? Le terme de « révolution » peut être, à mon sens, entendu de plusieurs manières. D’abord, il fait écho aux révolutions politiques que le monde arabe a connues depuis 2011 en Égypte, Libye ou Tunisie, notamment. Mais aussi au mouvement de contestation qui a gagné l’Algérie en ce début 2019 face au régime Bouteflika. En outre, la révolution est celle qui vient des stades qui sont de formidables caisses de résonance jusqu’à attester que bien des slogans, chants et comportements de la rue proviennent des tribunes et des réseaux sociaux de supporters. La passion du public apparaît ainsi comme une donnée essentielle, au risque quelquefois de constater des débordements comme à Port Saïd en 2012 (affrontements entre supporters) et d’attiser des haines comme entre l’Algérie et l’Égypte constatées en 2009 lors d’un match de barrage pour accéder à la Coupe du monde en Afrique du Sud et la diffusion en Algérie de l’insulte « égypchien ». Mais la révolution sera aussi féminine, l’exposition le met bien scène. En Jordanie, en Algérie, la pratique du football féminin se développe tout autant que l’intérêt des femmes pour le supportérisme. Facteur d’affirmation et d’émancipation, le ballon rond apparaît comme le fer de lance d’une révolution féministe dans le monde arabe.

Autant d’éléments qui laissent à penser qu’au cours des décennies à venir, le football non seulement restera au cœur des sociétés arabes mais amplifiera encore, pour le meilleur et pour le pire, son impact sur les populations et les opinions publiques.