Lunel, le savoir pour changer un imaginaire

Le jeudi 18 avril 2019, l'historien Pascal Blanchard, chercheur au laboratoire Communication et Politique du CNRS, rencontrera les lycéens de deux établissements de Lunel, ville de l’Hérault qui a vu se développer au sein de sa population un islamisme radical ayant entraîné le départ d’une vingtaine de ses habitants qui ont rejoint les rangs de l’État islamique ou d’autres mouvements terroristes au Moyen-Orient depuis 2013. Auteur de l’ouvrage Sud-Ouest, porte des outre-mers. Histoire coloniale et immigration des Suds (Milan, 2006), Pascal Blanchard abordera avec les jeunes Lunellois la question de l’histoire de l’immigration et de la place des personnes issues de l’immigration en tant que citoyens français. Ces rencontres avec les lycéens seront aussi l’occasion de présenter l’exposition Images & Colonies en France et se prolongeront par une intervention auprès du grand public sur le thème « Esclavage, colonisation, immigration : pourquoi ce passé ne passe-t-il pas ? », de 17h00 à 19h00, à l’Espace Castel à Lunel.


Depuis quelques années, la ville de Lunel est résumée à cette image d’une ville qui serait devenue un « chaudron français » du terrorisme — en reprenant le titre du livre
Le chaudron français de Marc Leplongeon et Jean-Michel Décugis paru en septembre 2017 — dont les jeunes seraient prisonniers d’« un petit bout de Camargue » – comme l’appellent ses auteurs – où « le crissement des cigales, comme l’écrit un journaliste, aurait  fini par être recouvert par le bruit du djihad ». Le jeudi 18 avril 2019, je serai dans plusieurs lycées de Lunel, afin de rencontrer des lycéens et de présenter l’exposition Images & Colonies en France du Groupe de recherche Achac avec, pour objectif, de défendre cette idée fondatrice de notre travail collectif : le savoir est la meilleure des réponses à l’aveuglement et à l’extrémisme.


Tout a commencé au lendemain d’une émission de 28 minutes sur Arte durant laquelle j’avais signalé au maire de Lunel qu’il aurait sans doute dû être plus actif en matière d’éducation et de transmission du passé commun et de l’histoire pour éviter à tous ces jeunes de se sentir loin du récit commun de ce pays. Sa réaction fut immédiate, et alors que je lui proposais de répondre aux déclarations d’intention par des actes, quelques temps plus tard, on ne voyait toujours rien venir. Aucune proposition. Aucun projet sérieux. Tout au plus, la municipalité se lançait dans une contre-campagne de communication sur les réseaux sociaux contre le livre sorti en 2017 et cette image du « Molenbeek français », dans une joute oratoire aussi maladroite que la politique éducative et culturelle de la mairie depuis des années. En septembre 2017, elle lançait le programme « Lunel se dévoile » pour  « en finir avec son image de "ville des djihadistes" ».


Alors, c’est dans l’espace militant et antiraciste (avec le Mrap et le Collectif du printemps) qu’est venue l’idée d’une journée pédagogique autour de la transmission du savoir historique sur les immigrations avec le soutien de la Dilcrah. C’est dans ce cadre que nous proposerons un autre regard sur le récit collectif, pour comprendre pourquoi cette ville a vu exploser un nombre record de jeunes garçons et filles partis pour s’engager dans le terrorisme islamique au Moyen-Orient entre novembre 2013 et décembre 2014. De toute évidence, il faut offrir d’autres perspective à Lunel, ville de 25.000 habitants, un autre visage et d’autres espoirs que ceux portés par l’ouvrage des journalistes Jean-Michel Décugis (Le Parisien) et Marc Leplongeon (Le Point). En même temps, il faut aussi savoir casser les idées reçues et les analyses trop courtes, comme le souligne dans Le Point Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme, qui précise : « C'est très narcissique de croire que le djihadisme en France est lié à la laïcité ou à l'urbanisme. » Désormais, dans cette ville, les autorités religieuses ont changé et un nouvel imam s’est installé. L’État a également engagé une politique dynamique et pas seulement sur les quartiers populaires. Même si le maire est resté dans un déni total sur ce qui se passe ici — sa seule préoccupation, rénover les arènes —, le reste des acteurs locaux tente d’agir.


Aucun grand projet urbain pour faire que l’espace de la ville ne soit plus un espace d’exclusion, un lieu de trafic de drogue et d’échec de l’intégration, où les seuls qui s’intéressaient  aux « immigrés » étaient les musulmans radicaux du mouvement tabligh. Si on cherchait à quoi ressemblait l’apartheid territorial, social et ethnique — dans une ville où le centre de déradicalisation a été un échec —, il suffisait de venir ici et de regarder à 360°. L’un des auteurs du livre Le chaudron français écrivait en 2017 : « La solution ne peut pas être uniquement sécuritaire. Il y a un vrai travail de prévention à faire. La radicalisation touche tout le monde, y compris des personnes intégrées, des gens inconnus des services... Ce n’est pas en multipliant les lois, en mettant tout le monde en prison qu’on va s’en sortir, qu’on va régler le problème des convertis par exemple, comme Raphaël à Lunel, qui a grandi dans une famille de confession juive et qui est mort en Syrie en 2014, ou le problème des jeunes adolescentes endoctrinées. » On retrouve encore ce débat complexe sur le devenir de la ville dans  un récent reportage sur France 3 ou dans cette enquête diffusée sur France 2 en avril 2018, ainsi que dans le documentaire Avoir 20 ans à Lunel  sorti en 2019.


Mais le moment visuel le plus fort est le court métrage Prêcheur de Lune réalisé par l’association Art et Culture. C’est en 2018 que l’association a engagé ce projet, « pour trouver des solutions à leur jeunesse. Une jeunesse souvent confrontée au chômage, à la précarité, aux discriminations, victimes de territoires paupérisés et premières victimes des nombreuses fermetures d'espaces pour les jeunes par la municipalité. Adib, Lotfi, Tomas, Hanna font partie de cette jeunesse Lunelloise. Ils sont de la même génération que les jeunes tués en Syrie, certains étaient leurs amis » et le film nous fait découvrir les coulisses de leur vie, leurs difficultés, leurs inquiétudes mais aussi toutes leurs ressources, leurs rêves et leurs attentes. 


Alors oui, il faut engager un travail en profondeur. Parler aux jeunes dans les lycées, leur proposer des projets de qualité qui parlent de sujets complexes et notamment de l’immigration et de la place de ces jeunes issus de l’immigration dans nos citoyennetés partagées. Cette rencontre fait partie d’un plus vaste programme d’initiatives, qui peinent à mobiliser les collectivités territoriales (même si le département sera à nos côtés le 18 avril), mais qui est indispensable pour bâtir à Lunel — sans doute plus qu’ailleurs — un savoir partagé, pour une citoyenneté commune.