Entretien avec David Diop

Le romancier David Diop et l’historien Pascal Blanchard interviendront conjointement pour un dialogue sur la mémoire du fait colonial et les stigmates de celui-ci dans la réalité française contemporaine, le samedi 9 mars 2019 lors de la Fête du Livre de Bron,. À cette occasion, nous nous sommes entretenus avec l’auteur du roman Frère d’âme (Seuil 2018), lauréat du Prix Goncourt des lycéens 2018. L’universitaire franco-sénégalais revient sur les raisons qui ont motivé l’écriture de cette œuvre inédite et sur le lien entre ses recherches et les travaux du Groupe de recherche Achac.

Pouvez-vous nous expliquer la genèse de votre roman Frère d’âme ? Qu’est-ce qui a motivé le choix du sujet ?

L’idée d’écrire Frère d’âme m’est venue de la lecture de Lettres de Poilus publiées en 1998 par l’historien Jean-Pierre Guéno. Elles témoignent souvent d’une cruelle intimité avec la guerre chez des jeunes gens qui vont mourir dans les heures ou les jours qui suivent leur écriture.

Je me suis demandé alors s’il existait des lettres du même genre écrites par des tirailleurs sénégalais. Les historiens disent que les rares lettres des tirailleurs sont de nature administrative et sont liées, par exemple, à un retard de solde. J’ai pensé que dans les effets des tirailleurs rassemblés au Mali et dont parle Ahmadou Hampaté Ba dans Amkoullel, l’enfant peul, Actes Sud, 1992, il pouvait s’en trouver. Le recours à la fiction, l’écriture, non pas d’une lettre, mais d’une introspection, m’a semblé un bon moyen de tenter de retrouver cette intensité du récit de guerre. Cette introspection est celle d’un tirailleur sénégalais, un paysan, jeté avec son ami, son plus que frère, dans l’enfer d’une « guerre usinière » comme l’écrit Blaise Cendrars.

 

Les régiments de tirailleurs sénégalais ont été dissous dans les années 60, connaissiez-vous ou avez-vous eu l’occasion de rencontrer d’anciens combattants ? Comment avez-vous travaillé à l’écriture de ce roman d’un point de vue historique ? Quelles ont été vos sources ?

Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer d’anciens combattants. J’ai essentiellement travaillé à partir de la thèse de l’historien Marc Michel intitulée Les Africains et la Grande Guerre : l'appel à l'Afrique (1914-1918), Karthala, 2003. J’ai lu cet ouvrage universitaire sans prendre de notes afin que ne ressurgisse dans ma mémoire au moment de l’écriture de mon roman que ce qui m’avait frappé dans l’épopée des tirailleurs sénégalais. Je n’ai pas voulu écrire un roman historique. J’ai évité de situer l’action de Frère d’âme dans un lieu précis, à une date précise. La bataille où j’imagine mon tirailleur sénégalais est comme une synthèse de toutes les grandes batailles de la Première Guerre mondiale : celle de la Marne, celle du Chemin des Dames, etc. Pour moi l’essentiel était de suggérer que les combattants de la Grande Guerre, quels qu’ils soient, finissaient par ignorer quel sens donner au massacre dont ils étaient les protagonistes malgré eux. Ils ne combattaient plus pour un territoire mais pour survivre.

 

 Vous avez remporté le prix Goncourt des lycéens en 2018. D’après-vous, les jeunes sont-ils plus sensibles à la question coloniale ? Pour quelles raisons ?

Il peut sembler que les lycéens soient sensibles à la question coloniale puisqu’ils ont primé l’an dernier le roman d’Alice Zeniter évoquant le sort des Harkis en France après la guerre d’Algérie (L’Art de perdre, Flammarion, 2017), puis cette année mon roman Frère d’âme centré également sur un moment marquant de l’histoire de l’empire colonial français. Mais il ne faut pas négliger dans le choix des lycéens des thématiques auxquelles la jeunesse est sensible : l’amour, l’amitié. L’une d’entre elles peut en effet les conduire à s’intéresser à la question coloniale, c’est celle de l’égalité et corrélativement celle de l’injustice. Les lycéens découvrent avec étonnement parfois que ces valeurs prônées par la République dans laquelle ils vivent étaient bafouées pendant la période coloniale.

 

L’histoire des tirailleurs sénégalais est méconnue car peu étudiée dans les programmes scolaires français. En est-il de même au Sénégal ?

Je ne connais pas la teneur des programmes scolaires sénégalais actuels sur les tirailleurs du même nom. Ce que je retiens des enseignements sur la question à l’époque où j’étais élève est le sentiment d’injustice que nous ressentions au récit du sort réservé aux tirailleurs après la guerre : les soldes non reversées aux familles des disparus, la cristallisation des pensions des survivants après l’indépendance du Sénégal en 1960.

 

Diriez-vous qu’il s’agit d’un roman engagé ? Souhaitiez-vous diffuser un message particulier à travers sa rédaction ?

À l’origine, il y a de ma part un engagement total dans l’écriture romanesque de Frère d’âme. Je voulais m’imaginer le choc ressenti par un paysan africain entraîné dans une guerre européenne. Il s’agissait pour moi de traduire une émotion. Le psycho-récit, c’est-à-dire, le récit des pensées d’un personnage pris dans une situation de violence extrême, m’a semblé le meilleur moyen littéraire de suggérer le choc ressenti par un tirailleur sénégalais engagé dans une guerre à échelle industrielle. Entrer dans l’intimité des pensées d’un personnage-narrateur qui perd pied suite à la mort de son ami et dont il se sent coupable de ne pas avoir abrégé les souffrances, m’a également semblé la meilleure façon d’interroger les limites entre l’humain et l’inhumain dans le contexte très particulier de la Grande Guerre.

Mais j’ai également voulu déjouer des préjugés liés aux représentations des tirailleurs sénégalais lors de la Grande Guerre. Par exemple, le coupe-coupe a été admis par la propagande française comme un moyen d’effrayer les ennemis allemands. Censé être employé par les tirailleurs pour « nettoyer » les tranchées ennemies, le coupe-coupe était réglementaire dans l’équipement que leur prévoyait l’armée française. La propagande allemande, caricaturant les tirailleurs sénégalais, a concentré son propos autour de ce même objet, les présentant comme des sauvages assoiffés de sang et de violence. Cette même propagande allemande a accusé la France d’avoir introduit la barbarie en Europe en « négrifiant » son armée. Le ressentiment des nazis, construit par cette propagande, ira jusqu’à leur faire exécuter sans autre forme de procès les tirailleurs sénégalais qu’ils rencontraient sur les routes de France en juin 1940. Les tirailleurs sénégalais ont été les victimes d’une guerre de propagande procédant à un jeu douteux et dangereux sur leur prétendue sauvagerie. J’ai voulu que mon roman Frère d’âme rende sensible ce jeu aux lecteurs d’aujourd’hui.

 

Enfin, dans une interview à propos de votre premier roman, 1889, L’Attraction universelle (L’Harmattan, 2012) vous évoquiez l’influence d’un article sur les zoos humains co-écrit par Pascal Blanchard, historien et codirecteur du Groupe de recherche Achac. Avez-vous connaissance des travaux de notre groupe de recherche, notamment les programmes Zoos humains et Mémoires combattantes ? Si oui, avez-vous déjà eu l’occasion d’utiliser certaines de nos ressources ?

Oui, en effet l’idée de mon premier roman m’est venue de la lecture d’un numéro spécial du Monde diplomatique dirigé par Pascal Blanchard sur les zoos humains. Si je ne connais pas trop les travaux et les ressources offertes par votre association, je peux citer tout de même un livre lu en 2004 qui a marqué ma réflexion sur l’empire colonial français : La république coloniale. Essai sur une utopie, de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès publié chez Albin Michel (2003).