Questions à Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier sur leur ouvrage NOIR, entre peinture et Histoire

Professeur certifié d’histoire-géographie, Naïl Ver-Ndoye enseigne depuis une dizaine d’années en éducation prioritaire. Passionné par la cause des Noirs à travers le monde, il signe avec Grégoire Fauconnier, professeur agrégé de géographie préparant actuellement une thèse sur la mixité sociale, l’ouvrage NOIR, entre peinture et Histoire (Éditions Omniscience, 2018). Ce « beau livre » revisite l’histoire de l’art de manière inédite, à travers la représentation des personnes perçues comme noires dans la peinture européenne du XIVe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Les 300 œuvres rassemblées dans cette anthologie témoignent du rôle essentiel joué par ces modèles, personnalités réelles ou fantasmées, célèbres ou ignorées du grand public, au fil des siècles. Les styles et les anecdotes se confrontent pour faire sens, toujours à la croisée de l'art et de l'histoire, et permettent d'envisager les enjeux de la diversité sous un angle nouveau.

Vous décrivez votre ouvrage comme un « Musée imaginaire des Noirs » (peints majoritairement par des Blancs) à l’image d’André Malraux qui collectionnait des tirages photos d’œuvres qu’aucun musée n’aurait pu rassembler. Est-ce l’idée initiale qui a impulsé la création de ce livre ? Avez-vous voulu créer une sorte d’exposition virtuelle sur les Noirs dans la peinture en Occident ? 

Naïl Ver-Ndoye : L’idée initiale de ce livre provient du décalage entre le nombre important de peintures représentant des Noirs dans les musées et le peu d’informations à leur sujet. Cela m’a donné l’envie de réaliser des recherches afin d’en savoir plus et, à terme, de diffuser les informations récoltées auprès du grand public. J’ai alors proposé ce projet à mon ami Grégoire Fauconnier que je savais intéressé par les thématiques tournant autour de l’histoire et de la diversité.

Comment avez-vous fait pour recenser les œuvres d’art présentant des personnages noirs ? Combien de temps cela vous a pris ? Quelle a été votre approche théorique et la grille de sélection des œuvres ? 

Grégoire Fauconnier : Ce fut une tâche longue et fastidieuse qui nous a demandée plusieurs années ! Pour recenser les milliers d’œuvres mettant en scène des personnages de couleur, nous avons sillonné les musées tout en effectuant de nombreuses recherches bibliographiques. En aval, pour sélectionner les œuvres, nous avons été sensibles à la qualité esthétique des toiles ainsi qu’à la portée historique et symbolique des scènes représentées.

Si vous deviez définir les principaux thèmes et spécificités de la représentation des Noirs en Occident dans les arts aux XVIIIe et XIXe siècles, que mettriez-vous en avant ? 

Naïl Ver-Ndoye : À notre grande surprise, les Noirs sont représentés dans des tableaux qui renvoient à une multitude de thématiques. Celle qui domine se rapporte à la domesticité où le Noir apparaît aux côtés de ses maîtres, comme un signe extérieur de richesse. En revanche, il n’y a finalement que peu de toiles concernant l’esclavage ou la colonisation alors que nous pensions intuitivement que ces thèmes seraient les plus fréquents. En fait, l’aspect qui nous a le plus marqué est le nombre important de toiles sur des personnages au parcours exceptionnel et qui ont réussi à s’émanciper des stéréotypes raciaux.

Vos travaux de recherche se sont surtout portés sur les peintures du XVIe siècle au XXe siècle, pourtant les Noirs sont représentés dans l’art européen dès la plus haute Antiquité, mais cette époque n’est que peu évoquée dans votre livre, pourquoi ? Est-ce une autre histoire ? Un autre regard ? 

Grégoire Fauconnier : Nous avons fait le choix délibéré de nous focaliser sur la représentation des Noirs à partir de la Renaissance qui, tout en s’inscrivant dans le sillon des périodes historiques précédentes, implique un nouveau regard et renvoie à une autre histoire. La Renaissance marque en effet un double tournant : du point de vue artistique, elle coïncide avec une amélioration des techniques picturales et une diversification des sujets traités ; du point de vue historique, elle se traduit par une multiplication des échanges entre l’Europe et l’Afrique qui amène les artistes à intégrer de plus en plus fréquemment des personnages de couleur dans leurs œuvres.

Vous qui êtes professeurs, avez-vous déjà été confrontés, lors d’échanges avec vos élèves, à des questions sur la représentation des Noirs ? Et pour mettre votre travail en perspective, voyez-vous un lien entre le regard actuel sur les Afro-Antillais et ces peintures issues des siècles passés ? 

Naïl Ver-Ndoye : Oui, les élèves sont demandeurs d’informations sur ce sujet. Bien souvent, ils croient que les Noirs étaient seulement représentés en tant qu’objets alors que notre livre tend au contraire à démontrer qu’ils étaient aussi représentés en tant que sujets.

Grégoire Fauconnier : Dans tous les cas, ces peintures issues des siècles passés ont relayé un certain nombre de stéréotypes qui, à l’évidence, ont contribué à façonner le regard porté actuellement sur les Afro-descendants.

Enfin, y a-t-il une œuvre de votre livre que vous considérez comme emblématique ?

Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier : La peinture de Gustaf Lundberg sur Badin reflète bien l’esprit de notre livre dans la mesure où elle met en lumière un Noir au destin extraordinaire. Avec son regard malicieux, il pose dans un costume affriolant, devant un jeu d’échecs. Cette représentation déconcertante est à l’image de la vie de Badin qui, né dans une famille d’esclaves aux Antilles dans les années 1740, est devenu, après de multiples dédales, l’ambassadeur itinérant de la famille royale suédoise.