Cinq questions à Bruno Victor-Pujebet autour de Sauvages, au cœur des zoos humains

Le documentaire-événement Sauvages, au cœur des zoos humains, diffusé sur Arte et France Ô, va être projeté lors de deux séances publiques, en présence de ses auteurs Bruno Victor-Pujebet et Pascal Blanchard, mais aussi d’Abd al Malik qui a prêté sa voix au film, le 1er février 2019 au Mucem, à Marseille. Bruno Victor-Pujebet, co-auteur et co-réalisateur du film, propose ici un entretien avec le Groupe de recherche Achac, dans lequel il revient sur les coulisses de ce documentaire. Il s’est fait connaître avec les films Voleurs d’images (Canal+, 1992) et Le passage (Arte, 1995) qui lui vaudront de nombreux prix, avant de se tourner vers le documentaire. Il réalise notamment Lorette, dernier bidonville (Planète, 1995), qui dévoile un aspect inconnu de l'histoire de l'immigration française à travers les récits des derniers habitants d'un bidonville marseillais, et Passe le périph’ d’abord ! (Canal+, 2011), chronique lycéennes de Paris et de banlieue.

 

D’où est partie l’idée du documentaire Sauvages, au cœur des zoos humains ?

Ce documentaire fait suite à un premier film de Pascal Blanchard, réalisé il y a une quinzaine d’années pour Arte et tire également son inspiration de l’exposition Exhibitions. L’invention du sauvage qui a rencontré un important succès au musée du quai Branly en 2011-2012 (et qui a reçu le prix de l’exposition de l’année). Conçue par Lilian Thuram (commissaire général), Pascal Blanchard et Nanette Jacomijn Snoep (co-commissaires scientifiques), cette exposition mettait en lumière l‘histoire de femmes, d‘hommes et d‘enfants, venus d‘Afrique, d‘Asie, d‘Océanie ou d’Amérique, exhibés en Occident à l‘occasion de numéros de cirque, de représentations de théâtre, de revues de cabaret, dans des foires, des zoos, des défilés, des villages reconstitués ou dans le cadre des expositions universelles et coloniales. Cinq ans plus tard, Pascal Blanchard a voulu faire découvrir au plus grand nombre cette histoire en passant par un medium encore plus accessible, le documentaire. C’est ensemble que nous avons écrit et réalisé ce projet, pendant près de trois années de travail.

 

Comment avez-vous travaillé avec le Groupe de recherche Achac pour mettre sur pied ce documentaire ?

Le travail des historiens du Groupe de recherche Achac est édifiant sur la thématique des zoos humains, j’ai donc d’abord consulté les nombreuses archives en leur procession. Pendant plus d’un siècle, les Européens ont découvert l’« Autre » derrière une barrière, sur une scène ; ce qui a permis de construire un discours racial sur lequel les Empires se sont appuyés pour s’imposer sur la planète. Ce qui m’intéressait dans ce film et dans ce travail de coréalisation était de démontrer, à travers l’alliance des images, des commentaires, des recherches et des points de vue, qu’il s’agit d’un phénomène mondial. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas qu’un sujet européen. Nous avons également été aux États-Unis et en Australie pour parler des mémoires encore vivantes liées à ce passé. Au cours des voyages, nous avons retracé six portraits offrant une vision panoramique de ce que furent les destins de celles et ceux à l'intérieur des zoos humains. Cette diversité permet au film d’acquérir une véritable dimension universelle, ces mémoires personnelles dépassant les récits nationaux.

 

Quelles difficultés avez-vous rencontré dans la recherche des descendants ?

En effet, la recherche des descendants était l’un des éléments essentiels de notre travail. Pour certains, comme les Fuégiens, cela s’est avéré impossible car leur peuple a disparu dans ce qui est devenu aujourd’hui le Chili. Pour les autres, les moments d’échange ont été d’une émotion incroyable, comme en Guyane ou en Australie. Faire le lien entre l’histoire et les mémoires croisées constitue l’une des grandes forces du film. Il permet de comprendre en quoi et sous quelle forme cette mémoire-là demeure vivante.

 

Quels messages avez-vous voulu faire passer à travers ce documentaire ?

Sans parler de message, nous avons surtout voulu raconter le début de l’histoire des zoos humains avec la découverte du Nouveau Monde et montrer comment a été fabriquée, autour de cela, une hiérarchie des races. En 1885, de nombreux aborigènes ont été exhibés par le cirque Barnum et ont effectué une grande tournée à travers les États-Unis puis l’Europe. Pendant cette tournée, beaucoup d’entre eux sont morts de fatigue, de maladie, de maltraitance. Nous avons, par exemple, retrouvé le corps de Tambo, aborigène d’Australie, embaumé et emmuré, dans la ville de Cleveland. Les autorités américaines ont contacté l’Australie et une restitution du corps aux aborigènes d’Australie a été effectuée en 1994. Nous sommes retournés, avec l’équipe de tournage, sur sa tombe à Palm Island et avons interviewé son descendant direct. On pourrait croire que c’est une histoire ancienne qui ne concerne plus personne sauf qu’en interviewant les descendants et les personnes sur place, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de volonté de revanche mais plutôt celle d’un apaisement de l’âme et de la pacification de mémoires. Cette rencontre prouve que cette histoire est contemporaine.

 

Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Suite au succès qu’avait rencontré l’exposition, nous avions conscience de la curiosité des visiteurs sur le sujet. Lors de mon travail sur les archives, j’ai été bouleversé par les images de ces hommes et de ces femmes, et j’ai tout de suite ressenti l’importance de partager cette émotion à un large public. En réalisant ce documentaire, je savais qu’il aurait un impact fort sur les spectateurs. Toutefois, je n’aurai jamais imaginé qu’il figure dans les trois meilleures audiences d’Arte pour l’année 2018 ! C’est à la fois un aboutissement et une étape, puisque ce film va être désormais montré dans des festivals à travers le monde, mais aussi dans des musées et au sein du monde scolaire, afin de toucher un large public et à chaque fois dialoguer et déconstruire ensemble ce que furent les zoos humains.

 

Pour aller plus loin :

Débat « Le spectacle des différences », diffusé sur France Ô, avec la participation de Pascal Blanchard et Abd al Malik

Interview de Pascal Blanchard parue dans Arte Magazine



Pour voir le film :

Disponible en replay sur France.tv jusqu’au 31/01 et en VOD sur Arte.tv