Un Franc-tireur s'en est allé un appareil photo au poing...

Fabrice Héron est iconographe, spécialiste de la recherche d'images, de la gestion d'images et du droit lié à l'exploitation d'images. Il a collaboré à de nombreux ouvrage du Groupe de recherche Achac, notamment La France Noire (La Découverte, 2013) et Sexe, race & colonies (La Découverte, 2018). Dans cette tribune, il rend hommage au photographe franco-haïtien Gérald Bloncourt, décédé le 29 octobre dernier à Paris à 91 ans, dont les images ont été reproduites dans plusieurs ouvrages du Groupe de recherche Achac retraçant l’histoire des immigrations en France.

 

J'avais eu l'occasion de rencontrer Gérald Bloncourt à maintes reprises lors de recherches pour une série d’ouvrages réunis dans le coffret « Immigrations », notamment Grand Ouest. Mémoire des outre-mer, dont il avait signé la couverture. D'une grande générosité toujours prêt à partager son œuvre, il m'accueillait chez lui dans le 11e arrondissement de Paris, avec une tasse de thé près de laquelle il avait sorti des albums de tirages argentiques, un lot de diapositives et des planches contacts... parfois mêmes des négatifs en précisant avec sa gentillesse bienveillante qu'il y avait sûrement des perles pour mes recherches mais qu'il ne fallait pas trop l'ébruiter au risque de froisser son agent, à qui il n'avait pas encore tout confié.

Enfant métis né de parents français le 4 novembre 1926 en Haïti, Gérald Bloncourt était engagé dans tous les sens du terme. D'abord dans son pays pour la promotion des arts, à travers le Centre d'art d'Haïti qu'il crée en 1944 avec l'aquarelliste américain DeWitt Peters, et contre la dictature en Haïti. En janvier 1946, il est l'un des leaders de la révolution des Cinq Glorieuses ce qui lui vaut une expulsion du pays.

Arrivé en France, il est le protégé d’Aimé Césaire rencontré aux Antilles, avec qui il avait noué une amitié. Il est embauché par le journal L'Humanité, pour lequel il couvre de nombreux conflits sociaux et la vie quotidienne dans les immenses bidonvilles de la région parisienne à Nanterre, Aubervilliers, Champigny-sur-Marne et dans le camp de Noisy-le-Grand, ouvert par l’abbé Pierre qu'il immortalise dans plusieurs séries de reportages, dont la photo de la petite fille portugaise qu'il retrouvera à Lisbonne près de 40 ans plus tard.

Commence ensuite une carrière de reporter indépendant auprès de journaux chrétiens ou de gauche (Le Nouvel Observateur, L'Express, Options, Le Peuple, Regards, La Vie Ouvrière, etc.) pour lesquels il couvre les grands évènements du XXe siècle : la révolution des Œillets, la guerre du Front Polisario au Sahara Occidental, etc. En 1958 il est l'un des rares photographes avec Elie Kagan à couvrir la manifestation anti-OAS du métro Charonne.

Photographe engagé, son cœur pointe son objectif sur des sujets qui témoignent de la construction de la France : des dockers du Havre aux sorties d'usine du Nord-Pas de Calais, l'immigration antillaise du Bumidom, les manifestations de travailleurs, les artistes sympathisants communistes comme Yves Montand, Simone Signoret, etc.

Gérald Bloncourt crée en 1963 les Éditions Murales, livres muraux itinérants, qui circuleront pendant plus de vingt ans à travers la France. Il laisse derrière lui un patrimoine photographique de plus de 200.000 clichés qui racontent un demi-siècle de mémoire ouvrière et immigrée. Artiste protéiforme, Gérald Bloncourt est l'auteur d'une œuvre abondante (peinture, dessin, poésie, gravure...), qu'il consignait dans un blog.

 

L'agence Rue des Archives a compilé une rétrospective de ses photos à (re)découvrir :

https://fr-rue-des-archives.com/ZQE-5Y1N9-PUXCKI-3CHJK2-1/c.aspx