Si l'Autre n'est qu'un sexe...

Achille Mbembe est historien, philosophe et théoricien du post-colonialisme. Il est l’auteur notamment de De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (Karthala, 2000), Sortir de la grande nuit : Essai sur l'Afrique décolonisée (La Découverte, 2010) et Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016). À l’occasion de la sortie du livre Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Achille Mbembe, dans ce texte extrait de sa préface dans le livre, s’interroge sur les origines et les raisons du fantasme colonial.

Pourquoi le fantasme colonial est-il un fantasme éminemment sexuel ? Coloniser c’est forcer l’irruption d’un corps étranger et la rencontre avec une altérité longtemps imaginée. Ainsi, la colonie devient-elle un lieu saturé par le sexe, dans lequel le pouvoir démesuré du colon attise un désir ardent qui confine à la perversion.

Il se pourrait qu’en colonie comme ailleurs, la fonction copulatoire, activité physique et fantasmatique s’il en était, ne débouche finalement que sur la même chose – l’impossibilité de la jouissance absolue, brûlante et fusionnelle.

Devrait-on en déduire que la scène sexuelle est par nature irreprésentable, un simple nom sur le bout d’une langue, ou encore sur la pointe d’une lèvre ? Ou que de remontée vers la source et l’origine, il n’y en a point véritablement, puisqu’en fin de compte, aller à la rencontre de cela qui nous a conçu relève strictement du mythe ?

Ces questions se posent pour plusieurs raisons, et la première tient à la nature même de la colonie.

Qu’est-ce en effet la colonie sinon un trou bizarre, un complexe paradoxal dont l’une des caractéristiques est de fournir, à ceux et celles qui le désirent, un angle absolument direct sur le sexe, ce grand imaginaire d’objets dont le propre est d’éveiller le désir ?

En effet, on rentre dans la colonie comme on tombe dans une trappe, d’un corps à l’autre – le surgissement brutal, la prise de contrôle tantôt perverse et tantôt sadique, le transfert en force, toutes sortes de déjections associées à l’agressivité, au racisme et à la haine, la haine de soi y compris.

Il en est ainsi parce que coloniser, c’est introduire systématiquement de la différence aussi bien dans la parure que dans la cosmétique des corps, dans la chair, dans les nerfs, dans les organes et, par extension, dans la structure même du fantasme.

C’est tout fendre, y compris le regard. C’est, enfin, instaurer une coupure entre ce qui se voit en soi et pour soi, et ce qui ne doit apparaître dans le champ de vision que sous la figure de l’Autre, c’est-à-dire un corps appelé à soutenir une jouissance qui le déborde, et qui n’est pas nécessairement la sienne. Parce que trou profond autour duquel tout semble avoir été construit, la colonie est par ailleurs traversée par l’obsession d’un savoir particulier – savoir à tout moment à qui appartient tel sexe dans l’inépuisable variété des sexes.

Au regard du sexuel, la colonie se distingue par conséquent des autres scènes sur plusieurs plans.

D’une part, elle est un lieu où le sexe ne se rencontre pas que dans l’acte sexuel.  Il est, pour ainsi dire, dans l’atmosphère, matière inflammable et usine de possibilités. Sexe d’homme ? Sexe de femme ? Ou sexe par-delà les deux, comme chez les Dogons anciens, tantôt suspendu dans l’indétermination et tantôt puisant aux sources de la gémellité ? En réalité, sexe-saumon, sexe-à-poils, sexe-pêcheur de coquillages, schizo-paranoïde, anal et sadique s’il le faut, polyvalent, n’appartenant à personne en particulier. Dans son versant génital comme dans son versant symbolique, il n’est pas seulement transformé, il est par principe divisé dans l’acte même qui le constitue, dans le désir y compris d’amour, qui le travaille.

D’autre part si, en colonie, le sexe ne se rencontre pas que dans l’acte sexuel, et donc si, pour reprendre Jacques Lacan, il n’y a pas d’acte sexuel à proprement parler, tout, par contre, est sexuel.

De fait, la colonie est loin d’être un désert de jouissance.

Au demeurant, il n’est pas rare qu’en colonie comme sous le régime de la plantation, la séduction se mêle à la perversion. En tant que force traumatique, le colon est capable de mettre ses cibles dans son lit, sentir leurs corps et leurs odeurs, puis, le phallus indégonflable, profiter à vue d’œil, les user et les mouiller de ses pollutions.  Dans sa tentative de revenir au corps des premiers besoins de jouissance, entre la couche-culotte a dentelle, les chaussons à pompon et la peluche, il a beau noyer « la négresse » ou « le négrillon » sous maints petits noms – ma pupuce, mon cacalou, ma petite crevette rose, ma grenouille, mon buffle ou mon crapaud – maintes rencontres sont ratées, escamotées, et ce n’est pas nécessairement parce que l’Autre porterait un masque, ou participerait, par essence, d’un vide infigurable. C’est aussi parce qu’en colonie, le risque n’est jamais loin, le risque de « bébéphilie », celui de la présence de « l’enfant » dans le fantasme colonial.

Frantz Fanon n’a peut-être pas entièrement tort, qui suggère que le colon ne peut jouir qu’en cochon, en renard, en loup, en chien méchant, en rat au besoin, et qui veut croire qu’en raison de la structure perverse et raciste de la colonie, le Nègre n’est qu’un membre d’étalon qui vagit comme il a vécu, c’est-à-dire en homme castré. Car la colonie est aussi le pays de l’incontinence. Ne plus se retenir, perdre le contrôle, s’inonder, se souiller sans faux-fuyant – tout cela fait sans doute partie de la volonté de jouissance pure qui autorise de « sadiser » le colonisé. Pour venir à bout de sa division, supprimer le point d’angoisse dans le rapport avec sa mère ou avec son père et surmonter son enfance aliénée, le colon-petit-marmot-en-taille-adulte n’a-t-il pas besoin de biberonner, de roter, de se faire torcher, de se faire gronder, c’est-à-dire de retrouver dans le corps de l’enfant qu’il fut, qu’il désire redevenir, et que figure si profondément le Nègre, sa propre image en miroir ?

Il faut donc tourner le dos à certains mythes. En matière de sexualité, la colonie est le pays des séparations refusées et des alliances disjonctives, de la confusion des langues et des lèvres. Ici, nulle place pour l’autoérotisme. L’Autre est un sexe dont la vue a immanquablement des effets d’excitation. L’on ira y chercher sa jouissance. Du reste, jouir, c’est se-jouir. Et se-jouir passe nécessairement par l’Autre. Peu importe que les organes génitaux soient restés ou non d’aspect animal, tous les investissements faits du corps de l’Autre souvent n’ont point d’autre but sinon se retoucher indéfiniment soi-même.

Car, à la limite, la colonie ne précède rien.  Ce qui précède la colonie ne fait pas partie d’un stade présexuel. Du sexe, il y en avait avant la colonie. Cette dernière fait irruption au sein de ce qui était déjà là – une population d’êtres, la vieille anatomie avec son ventre, ses seins, sa bouche, ses joyaux, des mécanismes de structuration psychosexuelle de l’inconscient qui ne se ramènent ni à la peur de la castration, ni à l’envie du pénis ou au complexe d’Œdipe. D’autres signes et d’autres interdits étaient là aussi, à commencer par l’interdit de l’inceste. Un univers fantasmatique aussi, avec ses vulves phalliques et ses phallus vulvaires, la gémellité, l’espace ouvert et sans bord de la toile, bref le contenu dans le contenant, la dialectique de la différentiation et de la complémentarité.

Avec l’avènement de la colonie cependant, au moins deux évènements ont lieu. Et d’abord, les lieux où se tient le sexuel – son périmètre et ses objets –  se déplacent considérablement, et sa puissance en ressort décuplée, résultat de la névrose bourgeoise et du primitivisme fuyant. Par ailleurs, il n’est plus possible d’échapper au sexe de l’Autre, à sa langue, à ses lèvres et à ses noyaux, la perle. Les modalités selon lesquelles l’on vit la sexualité changent en même temps que les représentations et fantasmes soutenant les pratiques sexuelles. Plus que jamais, le sujet doit faire face à son manque.

La colonisation constitue, de ce point de vue, un grand moment d’intrusion et de clivage, de prise sur le vivant. Si cette prise est susceptible d’ouvrir la voie à la perte, ce n’est cependant pas tout et ce n’est pas que cela. Elle est aussi l’occasion de broder des mythes, de fomenter des contes, d’inscrire de nouveaux signifiants sur les corps et d’entremêler des images dont on espère qu’elles ouvriront la fenêtre sur l’Autre par-delà l’écran qui le cache. Du coup, pour atteindre le corps et en faire le point d’appui des fixations libidinales, il faudra le déshabiller. Il faudra aller directement à la dénudation, affronter le nu, ce sans quoi il n’y a nulle présence, il n’y a que manque.

Ceci dit, dans la mise en fonction de la sexualité en situation coloniale, il n’y a pas que le plaisir d’objet, et le phallos n’est pas le tout du désir. Tout ne se ramène pas à la ponction et au prélèvement sexuel. La capacité d’éprouver des émotions, d’avoir des attachements, d’éprouver l’amour demeurent, même si, à cause de la structure raciste de la colonie, elles se manifestent de manière nette sous une forme opaque. Le risque de destitution, n’être que ça, néanmoins, reste omniprésent.

Du coup, la grande question est de savoir comment passer par le fantasme, mais sans y rester.

Comment échapper aux lèvres et aux noyaux de l’Autre dès lors qu’ils sont devenus ce par quoi se manifeste désormais le sujet sexuel, et à l’aide desquels ce dernier (ou cette dernière) rentre désormais dans la vie?

En se défaisant de soi-même, au-delà du contact peau à peau. En retrouvant une partie de soi dans l’Autre – l’être dans l’Autre ; pas d’être sans Autre.