Les « Bleus » sur le toit du monde : dépasser le mythe « Black Blanc Beur »

Yvan Gastaut est historien de l’époque contemporaine (XIXe-XXIe siècles), maître de conférences à l’université de Nice-Sophia Antipolis, UFR STAPS. Il a notamment co-dirigé Générations, un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France (Gallimard, 2009), La France arabo-orientale. Treize siècles de présences (La Découverte, 2013) et l’Atlas des immigrations en France. Histoire, mémoire, héritage (Autrement, 2016). Après le match France-Allemagne du 6 septembre 2018, et en résonance avec l’exposition du Groupe de recherche Achac, Football, immigrations et outre-mer, Yvan Gastaut compare dans cette tribune l’effet de liesse qui a entouré les Bleus depuis leur victoire en juillet 2018 avec celle de 1998.

 

Le 15 juillet 2018, au terme d’une longue « campagne de Russie », le Onze de France remporte la Coupe du monde de football : c’est l’événement de l’été à peine perturbé par l’affaire Benalla. La victoire de l’équipe de France de football est une aubaine pour les historiens et pour tous les membres et proches du Groupe de recherche Achac. D’abord parce qu’il s’agit de football et que le Groupe de recherche Achac, depuis bien longtemps, s’est emparé de ce sujet. Ensuite parce que ce nouvel épisode glorieux s’inscrit dans le cadre exact de la commémoration de la victoire de 1998. Vingt ans tout juste, le temps d’une génération ou presque. Dès lors, la comparaison s’impose à nous. Et d’emblée elle permet de prendre la mesure de certaines évolutions et notamment de constater que les conquérants de la première étoile n’ont pas œuvré pour rien.

 

Oui, le 12 juillet 1998 a provoqué un réel effet sur la société, ne serait-ce que parce qu’on s’en souvient avec autant d’intensité et que la fête de 2018 est remplie de celle qui s’est déroulée vingt ans plus tôt. Balayons donc les vieilles rengaines sur l’inutilité de 98 : bien entendu, plus que de mesures sociales, il s’agit de représentations. C’est dans ce registre que le football peut agir et il est primordial.

 

L’effet 98 a surtout porté sur les imaginaires collectifs : qu’on le veuille ou non, malgré un racisme toujours ambiant qu’il ne faut surtout pas négliger, nos consciences ont évolué en matière de rapport à l’altérité. À l’époque, il s’agissait de célébrer l’intégration républicaine et le mythe « Black Blanc Beur » s’est imposé comme l’emblème d’une France plurielle unie. De multiples origines rassemblées pour l’honneur de la Nation derrière son meilleur représentant : le fils d’un travailleur immigré algérien, Zinedine Zidane. Bien entendu, on pourra dire que la suite n’a pas été à la hauteur des espérances d’une société ouverte, entrevue sur une séquence – assez longue – allant de la victoire de 98 jusqu’à celle de l’Euro 2000. Le désastreux match amical France-Algérie d’octobre 2001 et la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection de 2002 ont été le point de départ de vicissitudes dans le rapport de la France et de son équipe de football en lien avec questions liées à « l’immigration », jusqu’au précipice caractérisé par l’affaire du bus de Knysna lors de la Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud. On ne parlait alors plus que de « racailles » et de joueurs irrespectueux du pays et de ses valeurs.

 

Mais depuis quelques temps – avec l’Euro 2016, déjà comme une étape - et surtout avec cette victoire finale face à la Croatie, l’historien ne peut que constater qu’il s’agit d’une seule et même histoire qui se déroule sous nos yeux depuis vingt ans : celle du football comme théâtre des passions françaises en lien avec les questionnements identitaires. Au gré des bons ou mauvais résultats, le discours peut changer du tout au tout, preuve de la versatilité de l’opinion mais aussi de la fragilité des discours en la matière. Non, le football ne peut pas tout endosser mais il peut contribuer à beaucoup de choses : en particulier à nous aider à constater que la notion d’intégration est devenue obsolète, que la brillante épopée de l’équipe de France n’est aujourd’hui plus célébrée à l’aune de la diversité des origines mais plutôt comme celle de Français à part entière, tous égaux au point de n’avoir pas de chef de file, tous solidaires et unis pour honorer la Patrie. Une preuve que l’intégration n’est plus à la page et que le mythe « Black Blanc Beur » a fait long feu pour de bonnes raisons.

 

Mais un autre mythe semble le remplacer : celui de la fraternité. Cette valeur républicaine quelque peu en souffrance ces derniers temps, notamment en matière d’accueil de « migrants » retrouve du souffle grâce à nos footballeurs et à Emmanuel Macron qui en exploite le filon. Nos 23 héros rangés comme un seul homme derrière leur entraîneur Didier Deschamps affichent des valeurs républicaines clairement assumées qui se résument à un idéal de fraternité incarnant une France rassemblée au-delà de toutes les différences. Voilà le nouveau credo de 2018 dépoussiérant celui de 1998. Après les belles et si utiles images, restera à chacun d’entre nous individuellement et collectivement de faire fructifier ce message. Un message d’autant plus fort que, depuis l’étranger tant en Europe qu’ailleurs, l’image véhiculée pour de bonnes (reconnaissance) et de mauvaises (racisme) raisons d’une « victoire de l’Afrique » a permis de constater le caractère superficiel voire simpliste de la perception de ce qu’est un Français.