Questions des migrants : l'Europe au bord de l'explosion ?

À moins d’un an des élections européennes, les tensions sont à leur comble entre les États membres, en partie gagnés par le populisme et l’extrême-droite. La question migratoire s’est imposée comme le sujet central des débats. Dans un article initialement paru sur L’Obs.fr, Pierre Haski, président de Reporters sans frontières et co-auteur du livre Les années 50. Et si la guerre froide recommençait ? (La Martinière, 2018), livre son analyse de la crise politique européenne au prisme des déclarations récentes du Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui fait aussi écho à l'ouvrage de Pascal Blanchard et Farid Abdelouahab sur les années 30.

 

La question des migrants s’est solidement installée au cœur de la crise européenne, paradoxalement moins comme enjeu humanitaire qu’objet d’affrontement culturel, un « kulturkampf » comme on disait au XIXe siècle, c’est-à-dire un combat pour un idéal de société.

Le sujet n’est évidemment pas nouveau, et, sans remonter plus loin, il divise concrètement les Européens depuis la vague de réfugiés et de migrants de 2015, et l’incapacité des « 28 » à s’entendre sur un effort commun, sur une solidarité minimale pour faire face à une situation difficile pour certains États-membres.

Il est littéralement devenu explosif avec la série d’élections dans plusieurs pays européens depuis dix-huit mois, marquée par des victoires ou de fortes poussées de partis populistes et/ou d’extrême droite. L’élection d’Emmanuel Macron, avec son drapeau libéral et pro-européen, apparaît avec le recul comme une exception plutôt que comme un coup d’arrêt à la vague populiste.

La victoire en Italie de l’assemblage hétéroclite entre la Ligue d’extrême droite de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles de Luigi Di Maio, a été le point d’orgue de cette série d’élections. Devenu ministre de l’Intérieur, et donc en charge de la question migratoire, Matteo Salvini a délibérément fait exploser le fragile équilibre en multipliant les déclarations outrancières et en bloquant l’entrée de l’Aquarius, ce bateau humanitaire chargé de migrants secourus en mer.

 

L'UE survivra-t-elle jusqu'aux élections ?

 

Là où l’Europe avançait cahin-caha à coup de compromis boiteux et de rafistolages bricolés, le changement de majorité en Italie a imposé la clarté - et donc la crise.

L’Union européenne est donc entrée, malgré elle, dans une période de haute tension, qui va sans doute durer au moins jusqu’aux élections européennes du printemps 2019. Si elle survit jusque-là…

Deux discours prononcés ces derniers jours donnent le ton de l’affrontement culturel qui se dessine, et sans doute de la tonalité de la campagne des européennes, d’ordinaire la moins disputée des échéances du calendrier électoral.

Jeudi, Emmanuel Macron a choisi de sonner la charge en destermes inhabituels, dénonçant « la lèpre qui monte » en Europe, à l’occasion d’un discours prononcé à Quimper. Le président a pris des accents solennels et dramatiques pour pointer du doigt « le nationalisme qui renaît » sur le continent, sans pour autant prôner une politique migratoire plus souple.

Matteo Salvini a pris ce discours pour lui, et a répliqué vertement au chef de l’État français, notamment sur son compte Twitter, imitant Donald Trump et sa logorrhée quotidienne sur le réseau social.

 

Orban sonne la charge contre Bruxelles

 

Mais c’est un autre discours qu’il faut lui opposer, celui de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, qui, le 16 juin, à l’occasion du premier anniversaire de la mort d’Helmut Kohl, l’ancien chancelier chrétien-démocrate allemand, a exposé sa stratégie et le fond de sa pensée. Ce texte, traduit en français par les normaliens du Groupe d’études géopolitique, mérite toute notre attention.

Plus encore que les nouveaux dirigeants italiens, qui doivent faire la preuve de leur capacité à durer et à agir, Viktor Orban incarne la « résistance » à l’ordre libéral ; il est celui qui, en 2015, en barricadant la Hongrie au passage des réfugiés et des migrants et en hissant les barbelés aux frontières, a pris la tête du camp dit « illibéral », c’est-à-dire plus tout à fait démocratique.

Et Viktor Orban, l’ancien dissident de l’époque communiste qui a eu une première vie libérale avant de devenir un « illibéral », ne parle pas des marges extrêmes du champpolitique, comme nombre de pourfendeurs de l’immigration tels l'Italien Matteo Salvini ou la Française Marine Le Pen, mais du cœur du système, le Parti populaire européen (PPE), la première formation du Parlement européen dont fait partie son mouvement, le Fidesz ; la même confédération politique que la CDU d’Angela Merkel ou les Républicains de Laurent Wauquiez.

Dans ce discours du 16 juin, Viktor Orban dit « non », fermement, à tout compromis avec les autres pays européens sur la question migratoire, objet d’un mini-sommet européen la semaine prochaine. Un « non » d’abord dirigé contre Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Mais le Premier ministre hongrois ne s’arrête pas là. Il sonne la charge contre la Commission européenne, comparée à « Moscou » (!), et qu’il accuse de favoriser systématiquement les grands pays d’Europe occidentale.

Et il prône un changement du centre de gravité européen plus à droite, beaucoup plus à droite. Il dénonce le « modèle allemand », c’est-à-dire la « Groko » (Grande coalition) entre la droite chrétienne démocrate et chrétienne-sociale d’un côté, et la gauche social-démocrate de l’autre, pour y opposer le « modèle autrichien », l’alliance de la droite et de l’extrême droite. Ce que Orban appelle « prendre au sérieux les questions soulevées par les nouveaux partis et leur apporter des réponses sérieuses ».

« Nous croyons que le temps est venu d’une renaissance démocratique chrétienne, et non d’un front populaire anti-populiste. Contrairement à la politique libérale, la politique chrétienne est capable de protéger nos peuples, nos nations, nos familles, notre culture, enracinée dans le christianisme et l’égalité entre les hommes et les femmes : en d’autres termes, notre mode de vie européen », poursuit le Premier ministrehongrois qui parle cash : « Chacun doit se rendre compte que l’Islam ne fera jamais partie de l’identité des pays européens. »

Les derniers mots de Viktor Orban annoncent le programme des prochains mois : « Attendons que le peuple européen exprime sa volonté lors des élections de 2019. Alors ce qui doit arriver arrivera »…

Cet exposé du Premier ministre hongrois doit faire réfléchir tous les acteurs politiques du continent : il ne faut pas sous-estimer la capacité de cette aile très à droite du PPE, qui a des alliés puissants comme une partie de la droite allemande, et dont le message n’est pas très éloigné de débats qui agitent la droite française, à modifier l’équilibre au sein du Parlement européen, et donc à paralyser ou réorienter la construction européenne.

En employant un mot particulièrement fort - la « lèpre » -, Emmanuel Macron veut lui aussi dramatiser l’enjeu, donnant même le sentiment de lancer sa campagne des européennes sur un mode « camp contre camp » ; même si, depuis des mois, il évoque son inquiétude de voir la démocratie libérale européenne céder le pas face aux sirènes de l’ « illibéralisme ».

Le problème est qu’il le fait alors qu’il s’est lui-même fragilisé par son silence sur le sort de l’Aquarius et par le tour de vis de son ministre de l’Intérieur Gérard Collomb sur la question migratoire. Malgré les critiques, Emmanuel Macron a défendu sa politique migratoire médiane « dont nous n'avons pas à rougir », c’est-à-dire mieux intégrer ceux qui obtiennent l'asile et expulser systématiquement les autres. Il a d’ailleurs répondu à ses détracteurs avec quelques accents populistes en mettant en cause les « élites économiques, journalistiques et politiques » qui « ont une responsabilité immense » dans le rejet de l’Europe.

Il sera difficile, dans les mois qui viennent, d’éviter les pièges politiciens de ces débats tronqués. Car s’il existe un enjeu quasiment existentiel à l’échelle européenne, il y a aussi des lignes de fracture nationales qui peuvent en modifier la perception.

Quoi qu’il en soit, les couteaux sont tirés, et il est peu probable que le climat soit plus apaisé à mesure que le scrutin européen approchera. La campagne des européennes promet donc d’être brutale, propice aux manipulations d’opinion comme l’ont montré tous les récents scrutins à travers le monde, et surtout elle se déroulera dans un monde déstabilisé et anxiogène, avec une Europe confrontée au phénomène Trump. Un monde dans lequel, de nouveau, se pose la question grave de la guerre et de la paix.