Djihad 1914-1918. La France face au panislamisme

Jean-Yves Le Naour est historien et documentariste spécialiste de la Grande Guerre, à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages dont La Honte noire : l'Allemagne et les troupes coloniales françaises (Fayard, 2003) et Les Soldats de la honte (Perrin, 2011). Dans cette tribune, il reprend les grandes lignes de son ouvrage Djihad 1914-1918. La France face au panislamisme (Perrin, 2017), premier livre sur la place de l’islam durant la Première Guerre mondiale.


Depuis la fin du XIXe siècle, l’Allemagne élabore une arme aussi secrète que terrifiante, celle du panislamisme. Berlin se rapproche en effet de l’Empire ottoman dans le but de s’allier à lui et de pousser le sultan de Constantinople, calife de l’islam, à proclamer la guerre sainte en cas de conflit européen. Si, comme les agents de Guillaume II l’espèrent, le fanatisme musulman s’enflamme, alors les Britanniques pourraient être confrontés au soulèvement des Indes et de l’Égypte, les Français à celui de l’Afrique du Nord et les Russes à l’embrasement du Caucase et de l’Asie centrale.

Dès juillet 1914, au cœur de la crise diplomatique qui va accoucher de la Première Guerre mondiale, le Kaiser réclame la mise en application de ce plan machiavélique. Si les bureaux berlinois de propagande ne ménagent pas leurs efforts, relayant l’appel à la guerre sainte en toutes langues, finançant des missions de déstabilisation en Perse, en Arabie et jusqu’en Afghanistan, ce Djihad made in Germany déçoit très vite. Les populations musulmanes, attentistes ou loyales, ne se laissent pas séduire facilement. Certes, les tribus de Cyrénaïque et de Tripolitaine s’insurgent contre le colonisateur italien, mais il s’agit plus ici d’une lutte nationale, qui profite des circonstances, des armes et de l’argent allemands,  que d’un combat purement religieux. Il en va de même au Maroc qui n’est pas totalement « pacifié » par les Français et que les Allemands cherchent à déstabiliser.

La multiplication des défaites ottomanes, devant les Russes au Caucase puis devant le canal de Suez en 1915, achève de refroidir les bonnes volontés des populations musulmanes colonisées. Tout au contraire, en ce qui concerne la France, 40 000 Marocains, 80 000 Tunisiens et 170 000 Algériens s’engagent ou sont recrutés dans l’armée française. Ne perdant pas espoir, l’Allemagne vise tout particulièrement ces soldats, édite des tracts à leur intention, crée des camps de prisonniers où ils sont abreuvés de propagande et où on les incite à s’engager dans l’armée ottomane. Les quelques centaines qui y consentiront, pour sortir de la détention, déserteront à la première occasion pour se rendre aux troupes britanniques sur le front de Mésopotamie ou de Syrie. Pour Berlin, c’est un fiasco sur toute la ligne !

La défaite du complot djihadiste est définitive en juin 1916 quand les Arabes se soulèvent contre les Ottomans. Le chérif de la Mecque, Hussein, renverse la guerre sainte contre Constantinople et montre par là que le panarabisme est plus fort que le panislamisme, le fait national supérieur au fait religieux.

Si le complot germano-ottoman a échoué, il n’en reste pas moins que les autorités françaises ont eu peur, et qu’elles ont cherché par tous les moyens à se concilier les bonnes grâces des musulmans : se présentant comme une puissance musulmane, la France fait construire une mosquée à côté de l’hôpital colonial de Nogent-sur-Marne, invite des imams, veille à ce que la nourriture soit rituelle et enferme ses tirailleurs et ouvriers nord-africains dans une identité religieuse qu’ils ne revendiquent pas nécessairement. Pour les remercier du sang versé, le projet de construction d’une mosquée à Paris est lancé tandis qu’on réfléchit à la réforme du statut des Algériens : ouvrir l’accès à la citoyenneté française, accroître la représentation des élus indigènes, etc. Curieusement, la victoire sur l’Allemagne et l’explosion de l’Empire ottoman ne font pas disparaître la peur coloniale car le panarabisme, au fond, est tout aussi menaçant que le panislamisme. Enfin, l’appel au soulèvement des colonisés lancé par Lénine n’est pas non plus très rassurant. Après la terreur de l’islamo-germanisme, voici le spectre de l’islamo-bolchevisme ! La peur de la subversion religieuse demeure donc, comme si on ne parvenait pas à fermer la porte de la « djihadisation » de l’islam ouverte par l’Allemagne en 1914…