Un manifestant tient une pancarte « Exhibit B ou les privilèges de l'homme blanc «, devant le théâtre Gerard Philippe de Saint-Denis le 28 novembre. Martin Bureau, AFP.

Exhibit B : Ce spectacle n’est pas raciste, c’est l’inverse

L'installation-performance « Exhibit B », de l'artiste sud-africain Brett Bailey, a été accueillie en Seine-Saint-Denis par une manifestation appelant au boycott de l'oeuvre, ce jeudi 27 novembre. Face à la violence des détracteurs venus crier « Au racisme ! » devant le théâtre Gérard-Philippe, la représentation de jeudi a dû être interrompue.

La performance, qui plonge le spectateur-déambulateur au coeur d'un zoo humain avec des participants noirs, avait déjà fait polémique en Grande-Bretagne. Une réaction face à l'oeuvre que déplore Pascal Blanchard, historien spécialiste de l'empire colonial français. Interview.

La déambulation-spectacle, qui met en scène des noirs dans des cages, est jugée raciste par ses détracteurs. Faut-il l'interdire ?

- Absolument pas ! Je suis fermement contre l'idée même d'interdire une oeuvre d'art. L'histoire nous l'a montré : censurer le travail d'un artiste finit toujours mal. Ce spectacle n'est pas raciste, c'est l'inverse. Il montre avec des acteurs conscientisés ce qu'étaient, à l'époque, les zoos humains pour justement les dénoncer.

Comprenez-vous les critiques ?

- Le problème est souvent le même dans ce genre de situation : ceux qui militent pour l'interdiction de l'oeuvre.. .ne l'ont même pas vu. Quand on va voir la pièce, on se rend bien compte que le but même est de dénoncer une pratique qui a humilié et déshumanisé plus de 35.000 «bêtes de foire «, dans le seul but de distraire 1 milliard et demi de visiteurs entre 1810 et 1940.

Il faut donc communiquer davantage avec les détracteurs et tous les publics afin qu'ils déconstruisent ce passé. Le devoir de mémoire ne devrait pas être boycotté, mais au contraire relayé. Pourquoi les zoos humains ne sont pas encore largement reconnus comme une horreur inhumaine, au même titre que la Shoah ou la colonisation et l'esclavage ? Parce que l'on n'en parle pas assez, parce que l'on ne connaît que très mal ce passé, qui s'est déroulé ici, dans nos pays.

N'oublions pas que la France est largement concernée. Il y a eu des centaines de zoos humains et dans les plus grandes expositions coloniales ou universelles, dans toutes les villes de France et pas seulement à Paris. Le jardin de l'acclimatation à Paris, par exemple, a organisé en 1877 deux spectacles ethnologiques mettant en scène des Nubiens et des Esquimaux et cela a duré 60 ans jusqu'en 1937.

De nombreuses populations coloniales, mais aussi des Fuégiens, des nains et des Lapons y ont par la suite été exposées comme des animaux, dans des mises en scènes ethnographiques où venaient des centaines de milliers de visiteurs. Il a fallu des années pour qu'une plaque commémorative issue d'un vote du conseil municipal soit enfin installée devant le jardin par Anne Hidalgo. Plusieurs hommes, femmes et enfants sont morts et sont enterrés dans ce jardin parisien. Se souvenir d'eux est un devoir.

Certains pointent du doigt la couleur de peau de l'artiste. Brett Bailey, qui est blanc, a-t-il moins de légitimité à parler de l'apartheid qu'un noir ?

- Pas du tout ! Cela reviendrait à dire qu'un musulman ne peut pas parler de la Shoah ou que moi, un blanc, je n'ai pas le droit d'étudier le colonialisme. Cet argument est d'autant plus absurde que l'artiste est un antiraciste convaincu qui veut donner à voir la souffrance infligée à des hommes devenus objets de distraction contre leur gré. Je tiens à rappeler que des zoos humains au Japon ont exposé des blancs et d'autres asiatiques. C'est le dominant qui exhibe le dominé ou celui qui va l'être, et ce n'est pas seulement une histoire de blanc/noir. Les Indiens américains ont été parmi les populations les plus exhibées dans le monde. L'histoire des zoos humains est donc universelle.

De manière générale, je pense que choisir l'identité comme revendication au détriment de l'égalité, affaiblit une cause. L'impact est beaucoup plus important quand le communautarisme est mis de côté. Il faut arrêter de penser qu'il faux être noir pour dénoncer l'esclavagisme ou qu'il faut être une femme pour être féministe.

Après ne soyons pas dupes, exclure une partie de la population des revendications de communautés minoritaires a ses avantages politiques et sociaux, sans même parler des discriminations et de leurs violences au quotidien. De même, dans un pays où les régimes successifs ont refusé de bâtir un grand musée d'histoire colonial ou de l'esclavage, de faire le deuil de ce passé, des décoloniser les imaginaires,  il n'est pas étonnant que ce soient les ultras qui s'emparent de ces thèmes. A force de laisser les Zemmour et autres identitaires de toutes les couleurs nous raconter l'histoire de France, on en vient à bâtir des guerres de mémoire. Nos politiques ont sur ce point une responsabilité majeure.

Les artistes qui sont «en cage « sont également accusés de ne pas respecter leurs ancêtres. Qu'en pensez-vous ?

- Les acteurs, qui fixent avec une insistance désagréable les spectateurs, arrivent justement à retranscrire l'horreur de ces zoos. Je suis en admiration devant leur travail. Ils sortent vidés et totalement épuisés après chaque représentation. Il faut beaucoup de courage. J'ai discuté avec eux à Poitiers : ils sont totalement conscientisés, et le mépris à leur égard est inacceptable. C'est d'ailleurs eux que l'ont devrait entendre sur le sujet. J'invite l'équipe de direction du 104 à mettre en place des conférences, des projections de films (Venus noire, Man to Man, Elephant man, Freaks, Zoos humains, Boma Tervuren…), des débats, des dynamiques pédagogiques, et même de présenter des expositions légères (comme Zoos humains, l'invention du sauvage) pour accueillir en amont le visiteur. C'est par la connaissance, par le savoir, par le travail des artistes, en lien avec le monde scolaire et les associations, que l'on sortira de nos inconscients collectifs sur les zoos humains.