Le médecin qui voulut être roi

Guillaume Lachenal est historien de la médecine, maître de conférences à l’Université Paris Diderot. Ses recherches portent sur l’histoire et l’anthropologie de la médecine en Afrique, de la période coloniale à l’ère contemporaine du sida et des start-ups. Il a co-dirigé récemment Traces of the Future. An archeology of medical science in Africa (Intellect 2016), une exploration ethnographique des ruines et des traces laissées par la médecine sur le continent africain. Il est l’auteur de deux livres sur la médecine coloniale, qui explorent de nouvelles manières d’enquêter et d’écrire: Le médicament qui devait sauver l’Afrique (La Découverte, 2014) et Le médecin qui voulut être roi (Le Seuil, 2017). Dans cette tribune à propos de son dernier livre, il suggère de quelles manières l’histoire coloniale de la médecine peut résonner dans notre présent.

 

J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui n’avait pas 40 ans quand on lui confia les rênes d’une société entière. On disait qu’il était beau et sportif ; on le surnommait le « roi ». Il essayait de mettre en place un gouvernement de techniciens, affranchi des manœuvres partisanes et de la bureaucratie qui minaient la politique française ; il voulait ré-inventer toute la politique, en la fondant sur l’expérimentation, l’innovation, les solutions scientifiques aux problèmes humains. Il était un souverain qui ne ressemblait pas au peuple qu’il dirigeait : une figure transgressive, par son âge, par son mariage atypique, par la manière dont il voulait chambouler les usages et les coutumes, par son charisme et ses coups de sang. Son nom évoquait la bible, mais il n’était pas très catholique. J’ai voulu écrire l’histoire de son ascension et de sa chute.

 

Cette histoire, qui en évoque d’autres, est celle du Dr David (1902-1969). Ce médecin militaire des Troupes coloniales reçut les pleins pouvoirs pour gouverner le protectorat de Wallis et Futuna, entre 1933 et 1938, puis de la région du Haut-Nyong, un territoire grand comme la Suisse dans l’Est du Cameroun, qu’il gouverna seul pendant toute la Seconde Guerre Mondiale. Mon livre retrace comment ce jeune médecin (qui épousa une princesse) mit en place des expériences grandeur nature, de véritables utopies médicales où toute la politique était suspendue aux impératifs de la santé publique. Ses réformes visaient à réinventer la société indigène, des cultures agricoles à l’architecture des cases, en passant par le football et la surveillance des femmes enceintes. Le livre explore la contradiction fondamentale de son projet, qui est sans doute celle du colonialisme tout court : le Dr David voulait libérer les populations colonisées de la misère, de la maladie et de l’ignorance, et le faire « malgré elles » : émanciper par la contrainte, voire par la force. Il se prit les pieds dans le tapis, ses expériences tournant en une mise en marche forcée des populations, avec travail obligatoire, punitions et incarcération, au prix d’un épuisement généralisé – y compris du Dr David et des ses adjoints.

 

L’histoire peut-être lue comme un conte philosophique, qui déplace sur un autre terrain la critique de ce que les chercheurs appellent parfois la colonialité du pouvoir. L’aventure du Roi David (comme on le surnommait à Wallis), ou de l’Empereur de l’Est (son sobriquet dans le Haut-Nyong) n’est pas celle d’un pouvoir colonial tout puissant, qui façonne le monde avec ses catégories raciales, ses projets rationnels, son hubris scientiste et son appareil répressif. Au contraire, par l’impuissance et le comique qui s’en dégage, il rappelle que la colonisation ressembla au «  cirque tout à fait baroque et ridicule » décrit par Achille Mbembe ou par Jean Rouch dans Les maîtres fous : à un exercice du pouvoir dont la pompe et la violence étaient sidérantes, mais qui peina à produire quelques effets « positifs » que ce soit sur la santé, le développement ou même l’ordre public – quoi qu’en diront les propagandistes. L’histoire donne ainsi une petite leçon aux études postcoloniales, en suggérant que si le colonialisme européen put incarner à l’état pur une forme élémentaire du politique, celle-ci ne ressemblait pas au pouvoir omniscient et classificateur d’une version tropicale de Surveiller et Punir, mais renvoyait plutôt à la théâtralité et à l’arbitraire, c’est à dire au vide, de l’autorité politique. L’épisode nous ramène ainsi à la fable de Pascal sur la condition royale, ou aux textes de Marshall Sahlins sur les « rois-étrangers » des îles du Pacifique et d’ailleurs : « ce serait une leçon sur le pouvoir et l’impuissance qui va avec, où la volonté de connaître et de contrôler est pathétique, où l’arrogance se paye par le ridicule et où le peuple, contrairement à la parabole de Pascal, n’est pas dupe : il peut rire, menacer et se souvenir ; il sait que le pouvoir est une usurpation, par définition, et la souveraineté une forme de bannissement – un principe qui préside aussi, suggère Sahlins, à « l’histoire souterraine de nos démocraties ». Comme David, nos souverains sont toujours tous seuls sur leur île, sans jamais comprendre pourquoi l’on rit autour d’eux. » Pour paraphraser Georges Canguilhem, ils n’expérimentent qu’en tremblant.

Le médecin qui voulut être roi, un livre de Guillaume Lachenal (Seuil, 2017)