« Moi libre », estampe, 1794 © Bibliothèque Nationale de France

Le 10 mai : pour une mémoire nationale des luttes des « esclavisés » et des abolitionnistes

Myriam Cottias, historienne du fait colonial, spécialiste de l’esclavage dans l’espace caribéen, est directrice de recherche au CNRS (LC2S, Université des Antilles et de la Guyane) et directrice du Centre international de recherche sur les esclavages (CIRESC, USR du CNRS). Elle a été présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (2013-2016). Elle a notamment publié La question noire. Histoire d’une construction coloniale (Bayard, 2007) et Capécia : une femme des Antilles dans l’espace colonial Français (Armand Colin, 2012). Dans cette tribune, elle fait un bilan sur la commémoration du 10 mai et alerte sur l’affaiblissement de la Loi Taubira introduite par la loi Égalité Réelle.

 

En 2006, le Comité pour la mémoire de l’esclavage, présidé par Maryse Condé, proposait à Jacques Chirac, Président de la République, la date du 10 mai comme « Journée nationale de commémoration de la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Onze ans plus tard, qu’est-elle devenue ?

 

On s’en souvient, le choix du 10 mai a été celui d’un compromis. Les propositions étaient diverses : 4 février (marquant la première abolition de l’esclavage à la suite du soulèvement des esclaves de Saint-Domingue) ; 27 avril qui était dénoncé, à l’époque, comme univoque (la République octroyant pour la deuxième fois la liberté aux esclaves des colonies françaises) ; 23 mai réclamé, non pas en référence à la révolte des esclaves de la Martinique, mais par une association, le CM98, en souvenir de la marche de nombreuses associations antillano-guyanaises à Paris revendiquant une égalité citoyenne et une reconnaissance au sein de la République. À cela s’ajoutaient des dates selon le territoire des Outre-Mer : 27 avril pour Mayotte, 23 mai pour la Martinique, 27 mai pour la Guadeloupe, 10 août pour la Guyane, 20 décembre pour la Réunion. Finalement, le 10 mai, jour du vote de la loi dite Taubira, tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, a été retenu officiellement, en forme de proposition d’accord et de rassemblement autour d’un fait historique essentiel dans la formation de l’état et de la nation française.

 

Mais cette unité a tardé à s’imposer. Cette commémoration nationale a continué à se trouver au centre d’un jeu de contestations et son sens s’est dilué dans des tensions reposant sur des visions partisanes de l’histoire, malgré des moments forts lors des cérémonies dans les Jardins du Sénat où le Président de la République se rend traditionnellement. Sous le quinquennat de François Hollande, chaque année, un sens particulier lui a été donné avec, en 2014, un discours historique (mais passé inaperçu) sur la légitimité du soulèvement des esclaves de Saint-Domingue ; en 2015, l’inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe (premier centre d’expression des cultures caribéennes autour de la mémoire de l’esclavage) ; en 2016, en présence du Révérend Jesse Jackson, la valorisation du premier concours pédagogique national interdisciplinaire, intitulé « La Flamme de l’Égalité », qui incite les classes de l’ensemble de la France à réaliser une production sur la traite et l’esclavage.

 

La fédération des sensibilités a aussi été proposée à travers l’instauration d’un « Mois des mémoires de l’esclavage et des combats pour l’Égalité » par le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (mandat 2013-2016) qui incluait toutes les dates de commémoration (plus d’une centaine d’initiatives citoyennes, par le théâtre, la danse, des conférences, entre autres, sont enregistrées depuis sur l’ensemble du territoire français). Ces événements prouvent que le 10 mai a créé un espace légitimé où la mémoire de l’esclavage peut s’exprimer sous toutes ses formes, qu’il a créé un espace de revendication citoyenne, même s’il ne se déroule pas le jour de la commémoration nationale.

 

Mais malgré cela, des initiatives législatives ont été prises, hasardeuses, répondant à un « clientélisme mémoriel » peu rassembleur et jouant sur le registre victimaire. Elles engagent, malheureusement, la vision de la Nation et détricotent la loi Taubira sur le fond et la forme. Alors que le message de la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions » s’adressait à l’ensemble du pays, célébrant aussi bien le combat et les résistances des esclavisés tout au long de l’histoire que celui des abolitionnistes, la nouvelle disposition, votée en mars 2017 au sein de la loi « Égalité réelle », partitionne la vision de l’histoire et brouille les messages d’unité : d’un côté, le système de la traite et de l’esclavage ainsi que les abolitionnistes seraient dorénavant commémorés le 10 mai ; et de l’autre, le 23 mai, serait la « Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage colonial ».  Sinistre vis-à-vis : anhistorique, fractionnant et opposant les mémoires et empêchant un futur d’égalité pour la jeunesse originaire des Outre-Mer qui est ainsi enfermée dans une identité de « victime ».

 

On peut espérer qu’avec l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République, un nouveau régime d’historicité va être conforté. Ses déclarations, notamment sur l’histoire coloniale, laissent augurer une vision de la France prenant en compte tous les aspects de l’histoire du pays, sereinement. L’apaisement des tensions ne devrait plus se traduire par la soumission aux groupes les plus offensifs et violents mais par la réflexion.

 

Alors que faire pour le 10 mai ?

 

Il faut sans aucun doute avoir la volonté de réaffirmer sa dimension de commémoration nationale, unique. Il faut rétablir son nom originel qui a toujours intégré l’illégitimité de la domination esclavagiste, la souffrance des esclavisés, leur combat constant pour exister et celui des abolitionnistes. Il faut renforcer aussi les valeurs du 10 mai : connaissance et diffusion par l’École de l’histoire de ces violences extrêmes, reconnaissance des combats multiples pour l’égalité, réflexion sur le maintien des relations de domination, dénonciation – au nom de l’esclavage racialisé de la période moderne – de l’esclavage contemporain.

 

Mais ces ambitions doivent aussi s’inscrire dans un projet plus large qui affirmerait la position de la France. Le Président de la République François Hollande a évoqué le projet d’une fondation pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, dont je suis l’initiatrice avec des membres du CNMHE, et que j’avais inscrit dans la suite du rapport Mémoires de l’esclavage d’Edouard Glissant de 2007, lancé une mission de préfiguration puis maintenant un GIP intitulé « Mission de la mémoire de l’esclavage, des traites et de leurs abolitions ». Ce projet, que j’ai conduit, se voulait un lieu citoyen, ouvert vers la cité, la connaissance et la création artistique comprenant un centre de ressources et de documentation multimédias, un espace d’expositions temporaires, de résidences artistiques, un mini auditorium, un centre de recherche… C’est à dire un lieu fédérateur des actions nationales mais tourné aussi vers l’Europe et le monde.  Surtout pas un entre-soi ultramarin car ce serait le signe d’un naufrage des ambitions. « L’effort accompli pour aborder ou saisir ou comprendre les systèmes d’esclavages passés nous arme pour affronter notre réel contemporain » disait Édouard Glissant, il semble que ce message tourné vers l’exigence de la pensée n’ait pas encore été entendu dans les sphères décisionnelles. Demain, peut-être ?