Festival d’Avignon - Focus Afrique : ne nous trompons pas de débat !

Sylvie Chalaye est anthropologue, professeure et directrice de recherche à la Sorbonne Nouvelle. Elle a co-dirigé La France noire. Trois siècles de présences (La Découverte, 2011) et a écrit Dramaturgies africaines d’aujourd’hui en 10 parcours (Lansman, 2002). Ses recherches explorent l'histoire des arts du spectacle et des représentations de l'Afrique et du monde noir dans les sociétés occidentales. Dans cette tribune, elle revient sur la polémique autour de la programmation du Festival d’Avignon.

 

L’annonce de la programmation du Festival d’Avignon soulève la polémique ces dernières semaines. Certains s’indignent de ne pas voir de théâtre dans l’ensemble des spectacles annoncés comme faisant partie du « Focus Afrique » et voient même dans une programmation apparemment plutôt musicale et chorégraphique une vision néocoloniale des plus rances, celle qui enferme encore les expressions scéniques africaines dans le corps et la musique.

Si la réaction virulente de Dieudonné Niangouna et les commentaires qu’elle suscite ont l’intérêt de mettre l’Afrique au cœur du débat théâtral, ce qui n’est pas si fréquent, elle a malheureusement surtout pour effet de faire diversion et d’occulter le vrai débat qui aurait dû avoir lieu. N’est-ce pas plutôt l’idée même d’un « Focus Afrique » qu’il conviendrait d’interroger ?

Comment trouver encore normal que l’Afrique fasse événement dès qu’il s’agit de programmation dans une manifestation culturelle internationale ? Faire un sort particulier à l’Afrique subsaharienne en 2017, n’est-ce pas une façon de se dédouaner pour l’avenir des prochaines éditions du festival et faire le jeu finalement de l’absence ordinaire des expressions afro-contemporaines dans les programmations théâtrales institutionnelles en dehors des enclos prévus pour les accueillir ?

Enfermer les expressions artistiques africaines dans le continent c’est créer, de fait, un éloignement exotique et esthétique. Les expressions artistiques d’Afrique et des diasporas, notamment francophones, sont parties prenantes de la Nation française qui s’est construite avec des retombées coloniales inévitables, qu’elles soient migratoires, économiques ou culturelles. Penser une expression africaine lointaine invitée à se montrer comme au temps du Théâtre des Nations, du Festival de Nancy ou du Festival des Francophonies des années 80 n’est qu’un rêve d’un autre temps. La société française a évolué, la création artistique afro-contemporaine aussi. 

La vraie ligne de force politique d’une programmation serait d’intégrer aux expressions artistiques françaises et européennes des créateurs d’origine africaine, sans faire de cette origine un label. Produire les spectacles de Dieudonné Niangouna, en faisant de lui un ambassadeur du continent africain et de son théâtre, comme ce fut le cas en 2013, c’est supposer qu’il déploie une esthétique spécifique attachée à ses origines. En allant chercher la création d’Afrique dans un lointain ne cherche-t-on pas à éviter l’autre Afrique, celle qui est tout près de nous et que l’on ne calcule pas, que l’on n’envisage pas dans le paysage. L’enjeu qui est au cœur de ces postures est lié à la question migratoire. Proposer un « Focus Afrique » est une distraction, au sens fort du terme, pour éviter de se poser la question de la création des Afriques de France, et éviter aussi d’exposer une image dont la coloration même exhiberait les signes de nos identités culturelles héritières de la colonisation et des migrations. Car si les migrants et les sans-papiers peuvent être un sujet porteur du théâtre qui permet de se donner bonne conscience, envisager les afrodescendants de France comme artistes nationaux est plus difficile. Ce débat dénonce avec force l’incapacité actuelle à reconnaître les imaginaires afrodescendants au sein de l’institution théâtrale, alors même que la France est menacée par les sirènes d’un repli sur soi mortifère et que cette reconnaissance est pourtant de la responsabilité du service public.

L’Afrique n’est pas une thématique, ni une identité esthétique d’exhibition. Les expressions scéniques africaines sont aujourd’hui issues de productions afro-européennes, au plan esthétique, comme au plan économique. On sait très bien que les spectacles du continent ne sont pas produits par les institutions africaines et qu’ils s’appuient sur des fonds européens. Alors pourquoi créer une illusion en annonçant des productions africaines venues du lointain, d’un continent où les financements de la culture sont presque inexistants ? Cette perspective entretient la quête d’exotisme et autorise à aborder les spectacles d’Afrique comme des propositions de dépaysement.

L’absence des dramaturgies afro-contemporaines dans une programmation intitulée « Focus Afrique », qui annonce une esthétique circonscrite à une identité géographique, était courue d’avance. N’est-ce pas même un signe positif que le « théâtre africain » tel que l’entend le regard occidental n’ait aucun représentant dans cette programmation ? La preuve que ce « théâtre africain » est un concept qui n’existe plus, si tant est qu’il n’ait jamais existé... Les dramaturgies afro-contemporaines, ces dramaturgies d’Afrique et des diasporas, sont des formes hybrides et monstrueuses, des formes de Frankenstein inédites et impensées. Ce sont des formes qui mettent en crise les spectateurs, qui interrogent le monde contemporain et qu’il est temps de prendre en compte sans attendre les focus qui entretiennent la dépendance.