Les Invasions Barbares d'Eric Michaud

Les Invasions Barbares

Par Pascal Blanchard, historien, spécialiste du fait colonial, de l’histoire des immigrations et des présences diasporiques en France, chercheur au Laboratoire Communication et Politique (LCP-IRISSO, CNRS, Université Dauphine), codirecteur du Groupe de recherche Achac. Il vient de co-publier Le Grand repli (La Découverte, 2015) et Les années 30 sont de retour (Flammarion, 2014) et a co-dirigé Vers la Guerre des identités ? (La Découverte) à paraître en mai 2016. Il revient dans cette tribune sur le livre d'Éric Michaud,  Les Invasions Barbares qui retrace l'histoire de l'art et ses nombreuses connexions avec la classification raciale et l'antisémitisme.

 

Pour quelles raisons, les musées notamment le Louvre persiste-t-il à classer les œuvres selon la provenance par nation ? Est-ce l'expression d'une identité national assumée ? A l'heure actuelle, cette classification par nation (italien, français, espagnole), va de soi mais cela n'a pas toujours été le cas. Le premier Musée du Luxembourg  de 1750 à 1779 ouvert au public parisien n'offrait pas une classification par nation. De ce fait, on peut se demander pourquoi, la provenance ethnique de l'auteur devient une norme de classification ?

Dans son livre, Éric Michaud met en perspective l'arrivée des Barbares dans l'Empire romain et les théories esthétiques contemporaines. D'un premier abord, cela peut parait marginal, mais dans les faits, l'art et l'histoire entretiennent de nombreuse relation à l'origine des classifications raciales et de l'antisémitisme. C'est en 1800 avec le début des invasions barbares venus du Nord de l'Europe en Occident que débutera l'histoire de l'art. Elles auraient apporté un sang neuf à une société à bout de souffle. Il ne l'aurait pas détruite mais régénérée. Elles auraient également brisé la stérilité du classicisme et ont permis l'inventivité gothique et son génie. Ce phénomène a engendré des mutations culturelles et raciales. Ainsi durant de nombreuses années, les historiens participeront au renforcement de ce glissement racial en opposant les attributs des peuples, front vers l'avant en opposition à un front vers l'arrière, narine fines en opposition aux  narines proéminentes, cheveux lisses contre cheveux crollés, lèvres fines en opposition aux grosses lèvres, et en faisant correspondre l'animal à la « race nègre » et en l'éloignant à la « race blanche ».

Différentes théories se sont affrontées sur le lien art, culture et «race». L'artiste reproduit-il la réalité ? Pour Vasari, au XVIe siècle, c’est l’individu, l’artiste, qui reste maître des caractères essentiels de son art, alors que pour Winckelman au XVIIIe siècle, les créations de l'artiste s'imposent à lui-même du faite de son environnement et des données qui en émanent.

Aujourd’hui encore, sur le marché international sont exhibée des œuvres de provenance ethnico-raciale– « Black », « African American », « Latino » ou « Native American ». Cela donne à ces objets une plus-value estimable et une côte sur les marchés. Ainsi s’expose en permanence une concurrence des « races ». Cette classification s'exprime parfaitement notamment dans les musées qui regroupent les productions des beaux-arts selon leur provenance géographique et l’appartenance «ethnique» de leurs créateurs.  L'histoire de l'art ne fut pas une discipline plus raciste que les autres sciences sociales mais comme toutes, elles ont été touchées, orientées par la pensée raciale de l'époque visant à hiérarchiser, classer les individus selon des critères physiques, psychologiques.

            En fin de compte, le livre d’Eric Michaud nous oblige à regarder autrement le rapport entre identité et art, entre production artistique et racisme, entre domination et esthétique. Un voyage à travers les siècles original qui interroge le lecteur et l’oblige à regarder autrement le présent.