Quel grand repli ?

Ahmed Boubeker, sociologue et spécialiste des processus migratoires et des immigrations maghrébines, est professeur à l'université de Metz. Son dernier ouvrage Le Grand Repli, qu’il a co-écrit avec Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, apporte notamment un éclairage sur la relation qu’entretient la société française avec les présences migratoires. Les immigrés sont soupçonnés de communautarisme. Dix ans après les émeutes  de Clichy-sous-Bois en France, il revient sur la place des immigrés dans la société.

Le grand repli ? Quel grand repli ? Celui qui traverserait l’ensemble de la société française de plus en plus inégalitaire et fragmentée ? Quel scandale ! Quel culot intempestif quand toute la bonne société sait très bien que seul le « communautarisme métèque » est en cause. En effet, contrairement à ce qu’affirment les nouveaux réactionnaires médiatiques, la « pensée unique » est plutôt celle qui, du café du Commerce aux pages du Figaro, reproche aux immigrés de ne pas jouer le jeu de la République.

Pourtant à ceux qui savent les écouter, les immigrés répondent qu'ils n'ont pas d'autre ambition que de se libérer de l'immigration. Mais à défaut de trouver une place et de s’intégrer dans le creuset français comme individus, leur seule possibilité reste celle de la reconnaissance collective. Car c'est précisément parce que les communautés immigrées n'existent pas vraiment que les héritiers de l'immigration sont hachés menu comme chair à pâté du libéralisme. C'est précisément parce qu'ils n'ont pas de rente, de situation comme les groupes constitués, pas de ressources accumulées génération après génération, pas d'espace d'expression, pas d'institution solide leur permettant de mobiliser les énergies pour ne plus être des sans voix, que leur voix est toujours confisquée par des démagogues patentés.

C’est aussi parce qu'ils sont socialement vulnérables, soumis à l'arbitraire administratif et aux désordres économiques et parce que les quartiers qu'ils investissent sont toujours au bord de la disparition. C'est pour toutes ces raisons liées à la précarité, qu'ils ne peuvent pas réclamer individuellement un droit d'accès pour trouver place et qu'ils doivent d'abord en passer par une expression collective. À défaut d'organisations fortes et de réseaux d'influence, nécessaires à une représentation collective, l’immigration squatte l'espace public à la porte de la démocratie. Cette visibilité sociale, entre l'invisibilité originelle et la reconnaissance publique, suscite aussi la polémique de l’intégration.

Mais le « défaut d’intégration » reproché aux immigrés relève paradoxalement d’un défaut de reconnaissance. Car hormis certains doux rêveurs de la philosophie politique, nul n'a jamais cru un instant qu'on pouvait se présenter les mains dans les poches dans l'espace public, sans lettre de créance, sans référence, sans capital, sans élite, sans auteur. Dialectique perverse en vérité, que celle d’une synthèse républicaine qui ne peut déboucher que sur un grave malentendu : les immigrés sont soupçonnés de communautarisme, tandis que les véritables groupes d'intérêts prospèrent démocratiquement en se partageant les oripeaux de l’État providence au nom de la défense de la bonne société.