Mémorial ACTe, 2015, Guadeloupe

Des lieux de savoirs pour la colonisation : pourquoi cela bloque ?

En 2012, nous étions quelques-uns dans Libération à imaginer la nécessité d’un espace muséal sur le passé colonial en France (Manifeste pour un musée des histoires coloniales). Depuis trois ans, le paysage muséographique est en mouvement, à travers l’inauguration le 10 mai 2015 du Mémorial ACTe en Guadeloupe, avec celle du Mémorial de l’abolition de l’esclavage en mars 2012 à Nantes (inauguré le 25 mars 2012 par l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault). Dans le même temps, le projet du MCUR (Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise) sur l’île de La Réunion a été stoppé suite à un changement politique au niveau régional, ainsi que le projet du Musée de l’Histoire de la France et de l’Algérie par la nouvelle municipalité de Montpellier.

Cette dynamique multidirectionnelle depuis les trois dernières années est le reflet d’un enjeu majeur : l’histoire coloniale est encore un enjeu politique du présent. Au lendemain de l’inauguration en Guadeloupe, l’hebdomadaire Valeurs actuelles titre en couverture : « La repentance, ça suffit ». Tout est dit, tout est écrit. On a le sentiment, désormais de manière visible, que la manière de lire ce passé, d’écrire cette histoire, de la faire entrer au musée est devenu un enjeu symbolique et identitaire fondateur.

Les débats sont vifs, le passé colonial semble piégé par des débats qui sont immédiatement politisés. Comme s’il était impossible, soixante ans après le déclenchement de la guerre d’Algérie et la fin de l’Indochine française, de faire « entrer au musée » ce « passé qui ne passe pas ». Nous écrivions en 2012, dans Libération, qu’il fallait imaginer un lieu commun, pour toutes les mémoires, pour tous les récits: « nous revendiquons la création d’un grand lieu unique, fédérant ces récits et mémoires, capable de dépasser l’histoire de chacun pour bâtir une histoire commune, permettant à tout un chacun de s’approprier de manière critique la complexité et la dimension plurielle de l’histoire de France, en Europe et hors de l’Europe. Un véritable lieu de culture et d’histoire, ambitieux dans sa programmation, grand public dans ses objectifs, fédérateur dans sa démarche. […] Pour nous, il s’agit aujourd’hui de faire l’effort d’imaginer le lieu qui va rassembler tous les récits produits par la longue histoire de la colonisation française et les flux migratoires extra-européens en France, aux côtés du récit migratoire et d’une lecture dynamique de l’histoire de France. Nous ne parlons pas d’un passé révolu mais de notre présent, celui d’une société plurielle appelée à forger en commun son avenir. Car, nous sommes tous les héritiers de cette histoire qui doit pouvoir désormais se transmettre dans une grande institution culturelle. » Nous n’en sommes pas encore là, et pourtant les choses bougent de manière plus subtile qu’il n’y paraît.

Si ce passé colonial peine à entrer pleinement dans le présent muséal en hexagone (à l’exception de Nantes), il commence à se fixer outre-mer de manière claire. En Guadeloupe avec le Mémorial ACTe ou en Nouvelle-Calédonie avec le centre culturel Tjibaou (prévu par les Accords de Matignon de 1988, ce site de la culture kanake a été inauguré en 1998 par Lionel Jospin), ce passé s’installe dans la mémoire de la nation, mais se heurte à des incompréhensions et des critiques vives. La aussi, ce sont deux responsables socialistes qui font avancer l’acceptation de tous les passés coloniaux et ultramarins. À contrario, à lire les courriers des lecteurs qui accompagnent les différents articles sur ces inaugurations, on est à chaque fois stupéfait de la violence des oppositions : projets inutiles, repentances permanentes, budgets pharaoniques, contenu destiné à satisfaire une communauté…

Dans l’hexagone de tels projets sont encore impossibles. D’ailleurs, depuis vingt ans, les projets qui ont été engagés (et stoppés) sont pour la plupart situés dans le registre de la nostalgie explicite : à Marseille, à Montpellier, à Perpignan. Mais un grand projet sur l’histoire colonial, lieu de savoirs pour tous, semble hors du temps, semble impossible dans sa réalisation, voire même comme un débat possible.

En fait, la situation est plus complexe, et c’est ailleurs qu’il faut chercher les mutations muséales. Trois musées récents et médiatiques intègrent une part de ces passés coloniaux : le Musée du quai Branly à Paris (projet porté par le président de la République, Jacques Chirac), le Mucem à Marseille (inauguré par le président de la République, François Hollande) et le Musée des Confluences à Lyon. L’inauguration présidentielle de Marseille annonçait d’ailleurs un réel tournant majeur en matière de regard sur le passé colonial et sur l’esclavage de la France. Depuis le voyage (à succès) en Algérie où le Président de la République avait offert de sceller « la paix des mémoires » et le discours à l’occasion du 10 mai 2013 dans les jardins du Luxembourg où la parole présidentielle évoquait la « responsabilité [qui] est de donner un avenir à cette mémoire», une dynamique nouvelle tente de s’engager, ferraillant avec les tenants de l’anti-repentance, répondant au discours de Dakar ou au meeting de Toulon où le futur président de la République s’attaquait aux repentants et glorifiait l’épopée impériale. Depuis, dans ces trois musées du PLM, se construit aussi à petit pas un regard au carrefour du présent et du passé sur les enjeux « du colonial ». Tout cela semble aussi en écho au projet avorté (et arrêté en 2012) de l’ancien président de la République, la Maison de l’Histoire de France où la mémoire coloniale était à la marge et occupait un espace réduit à la portion congrue. Là aussi, c’était un combat entre les tenants d’une vision nostalgique du passé impérial et ceux qui tentent de faire entrer ce passé dans les savoirs du présent et partie prenante du récit national.

Il faut donc apprendre à lire autrement les stratégies à l’œuvre depuis trois ans. Ne pas rester simplement sur les reculades les plus visibles, pour comprendre qu’une stratégie plus complexe est à l’œuvre.

Le 10 mai 2015 a d’ailleurs été l’occasion de célébrer la commémoration de l’abolition de l’esclavage ainsi que l’inauguration du Mémorial ACTe de Guadeloupe de manière simultanée. Cette cérémonie officielle (qui ne s’est pas accompagnée d’un discours explicite et lisible de l’entourage présidentiel), en présence de François Hollande et de nombreux chefs d’Etats, marquera peut-être le commencement d’une politique de création muséale ultra-marine et métropolitaine dédiée à la mémoire de la traite et de l’esclavage.

La population française possède désormais un fort pourcentage de citoyens issus de cette histoire, aussi bien des enfants des immigrations post-coloniales, des « pieds-noirs » sur plusieurs générations que des ultramarins. La France connaît encore un retard immense par rapport à ses voisins que sont la Belgique, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne, sur l’élaboration d’une mémoire collective, parlant de tous ceux qui composent la société française. Mais elle n’est pas au stade régressif du Japon ou de l’Italie.

Des projets pourraient voir le jour sous la présidence de François Hollande (du moins être initiés car le temps ne permet plus de voir se réaliser un lieu d’exception marqueur de ce quinquennat) puisqu’il avait déclaré en 2013 vouloir un lieu « unique, fédérant ces récits et mémoires, capable de dépasser l’histoire de chacun pour bâtir une histoire commune, permettant à tout un chacun de s’approprier de manière critique la complexité et la dimension plurielle de l’histoire de France, en Europe et hors de l’Europe. […]. Un lieu pour inscrire l’histoire de la société française dans l’histoire globale ». Un choix tourné vers la diversité qui compose la population française à l’instar du choix de Barack Obama d’ouvrir en 2016 un Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine à Washington.

La culture doit s’ouvrir aux nombreuses histoires qui créent l’identité des citoyens, elle doit expliquer et rendre lisible le passé colonial. Un tel lieu doit permettre aussi à chacun de se retrouver dans les institutions culturelles en montrant que tous sont pris en compte et reconnus à travers les souffrances et sacrifices vécus et parfois partagés. Les oppositions sont vives, et moult polémistes, intellectuels et mêmes de grands historiens s’y opposent avec vigueur. Pierre Nora, dans un entretien dans le Figaro du 26 mai 2015, s’affiche comme le pourfendeur d’une telle politique. Il avait déjà énoncé une réflexion similaire dans un long exposé au Festival d’histoire de Blois le 11 octobre 2013. Il s’attaque désormais aux prochains programmes qui « osent » parler de « domination coloniale », suggérant de revenir à la notion d’ « expansion coloniale ».

Ce n’est pas qu’un détail sémantique, c’est un réel bras de fer qui s’engage désormais, entre la sortie des oubliettes et mythes du récit national de l’histoire coloniale et sa fixation éternelle dans une posture à la marge pour qu’elle ne soit pas, demain, écrite par les « victimes ». Sa hantise. Comme d’autres, il pense que se situe là la dernière digue qu’il faut sauvegarder. On le voit, le combat qui s’engage ne sera pas seulement celui de la transmission de l’histoire coloniale et son entrée au musée, mais bien de savoir si la manipulation du passé doit servir les politiques identitaires du présent. À n’en pas douter, les Zemmour, Finkielkraut, Bruckner et compagnie ont gagné la dernière bataille des idées, mais le chemin pour l’entrée au musée est plus complexe et les enjeux qui se déroulent sous nos yeux plus à nuancer qu’il n’y paraît. Ne reste plus demain, pour celui qui guidera les pas du Mémorial ACTe qui ouvrira ses portes au début de l’été 2015 au public, qu’à démontrer, exposition après exposition, que la République se grandit à appréhender ce passé colonial à travers sa période esclavagiste. Reste plus demain qu’à initier un projet similaire dans l’hexagone pour toucher désormais tous les Français, sur la colonisation post-esclavagiste.