Colonial Transactions: Imaginaries, Bodies, and Histories in Gabon

À l’occasion de la sortie du dernier ouvrage de Florence Bernault, Colonial Transactions: Imaginaries, Bodies, and Histories in Gabon (Duke University Press, 2019), Nicolas Bancel vice-président du Groupe de recherche Achac, historien et professeur à l’université de Lausanne  revient ici sur les recherches que l’auteure a effectuée au Gabon. Florence Bernault, historienne de l'Afrique, récemment élue à la faculté permanente de Sciences Po nous propose ici une importante histoire intellectuelle du pouvoir et de la sorcellerie en colonie.

Florence Bernault, historienne de l'Afrique récemment élue à la faculté permanente de Sciences Po, signe ici une importante histoire intellectuelle du pouvoir et de la sorcellerie en colonie. Elle montre d'abord que la question « Qui peut quoi, et sur qui ? » fut au centre des spéculations coloniales sur le pouvoir, tout en continuant aujourd'hui d'animer les controverses sur les meurtres rituels et le trafic d'organes destiné à renforcer le pouvoir des élites gabonaises. Pour expliquer ces croyances dans la longue durée, le livre propose la notion d'« imaginaires congruents ». Il suggère que les conceptions pratiques du pouvoir des Africains et Européens ne furent pas nécessairement incompatibles, mais souvent parallèles et similaires.

 La précédente monographie de Florence Bernault, Démocraties ambigües en Afrique centrale (Karthala 1996), retraçait comment l'émergence du système électoral au Gabon et au Congo-Brazzaville résultait d'une série d'hybridations des imaginaires africains et coloniaux sur le leadership et l'influence électorale : en bref, une histoire de « la » politique (Jean-François Bayart) dans cette région. Colonial Transactions se tourne vers le soubassement intellectuel et imaginaire de ces manœuvres, en proposant désormais une riche histoire « du » politique au Gabon. La notion d'imaginaires congruents met à mal les efforts de distanciation que les colons firent subir à ceux qu'ils nommèrent primitifs et cannibales. Elle interroge aussi les nativismes contemporains en partie hérités des  théories impériales de la différence.

 

Pour cette histoire à parts égales, Florence Bernault a conduit des recherches d'archives et d'histoire orale (très riche) au Gabon, en enquêtant de chaque côté de la coupure coloniale entre « indigènes » et « Européens ». Elle montre comment les Africains, pour contrer les intrusions coloniales ou les capter à leur profit, se basèrent en partie sur l'héritage de la « tradition équatoriale » (Vansina, 1990).  De cet ensemble fluide de ressources intellectuelles et d'innovations pratiques, les Gabonais tirèrent d'importants concepts pour interpréter les effets de la domination étrangère, lesquels n'apparaissaient pas nécessairement hétérogènes à leurs propres conceptions morales et politiques. Le premier chapitre du livre, par exemple, explore le contrôle des technologies du métal dans la ville de Mouila, au sud du Gabon. Ici s'affrontent une « Mami Wata » (sirène) locale, un pont en acier, et un monument-cage où garder la statue de la sirène.  En « exposant » l'image de la sirène et en lançant un pont sur la rivière, les Blancs réussissent à imposer la suprématie de leur « Science du visible », au détriment de la « Science africaine de l'invisible » qui assurait le travail des forgerons locaux et des techniques rituelles du secret.

 Le second outil proposé par le livre est celui de « transaction », concept opératoire forgé en partie sur les théories anthropologiques de l'échange. Au-delà de la notion classique mais vague, de « rencontre coloniale », d'hybridité et de « regards croisés », Florence Bernault analyse la colonisation comme un entrelacement d'échanges inégaux au niveau des imaginaires et des pratiques.

Pour les Européens, par exemple, « l'offre civilisationnelle » devait être compensée par l'impôt et le travail forcé.  Pour les Africains, les objets-fétiches achetés ou confisqués par les Blancs les privaient de pouvoir magique en augmentant celui de leurs adversaires. Dans un chapitre passionnant intitulé « La double vie des charmes », l'historienne retrace, à partir du XIXe siècle, la circulation des objets sacrés dans les enclos rituels africains et les marchés européens, ainsi que leurs changements de valeur et régimes d’action. Elle montre comment le concept de transaction éclaire d’une lumière nouvelle le débat contemporain sur les restitutions.

Deux chapitres sur le cannibalisme, obsession centrale des Européens comme forme d'échange mortifère résultant de l'incapacité des Africains à symboliser le corps humain, reconstruisent l'histoire longue de l'imaginaire gabonais du « manger », et celle, plus largement, du répertoire de la sorcellerie au Gabon du XIXe siècle aux années 2010.  On trouvera enfin, dans ce livre important, une histoire longue de la valeur des personnes et du corps humain.