Une Afrique plus démocratique

Pierre Haski, chroniqueur géopolitique à France Inter et cofondateur du site Rue89, a signé une tribune pour L’Obs dans laquelle il revient sur les changements démocratiques (élections, pluripartisme, etc.) qui se succèdent dans le paysage politique africain et dénonce les gouvernements qui tentent par divers moyens de se maintenir en place. À l’heure des contestations contre un 5e mandat du président algérien Abdelaziz Bouteflika et de l’annonce de son retrait, des élections au Nigeria et au Sénégal, le sujet est plus que jamais au cœur de l’actualité africaine cette semaine.

 

Il fut un temps, pas si lointain, où la quasi-totalité des pays africains étaient dirigés par des présidents à vie, réélus à l’infini avec près de 100% des voix. Cette époque sera bientôt révolue : un pluralisme fragile s’est installé dans la majeure partie du continent, même si sa traduction dans la vie politique reste incertaine. Résultat, des élections plurielles y ont eu lieu dans de très nombreux pays – rien qu’en 2018-2019 dans quatre des plus grands États, la République démocratique du Congo (RDC), le Nigeria, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud –, ce qui est en soi un progrès dans des nations aux passés complexes et troublés.

 

Des scrutins ne sont pas le seul critère de la démocratie : encore faut-il qu’ils permettent de réelles alternances. Ce qui vient de se passer en RDC, le plus grand pays francophone au monde avec près de 40 millions de locuteurs sur 80 millions d’habitants, au cœur du continent, montre de ce point de vue qu’on est loin du compte… La RDC, autrefois le Zaïre, avait une chance de vivre, lors de l’élection du 30 décembre [2018], la première alternance démocratique de son histoire douloureuse (du roi Léopold II à Kabila père et fils en passant par la dictature de Mobutu et l’assassinat de Patrice Lumumba…). Une occasion ratée, avec toutes les conséquences potentiellement tragiques que cela implique.

 

Joseph Kabila ayant finalement renoncé à se présenter après dix-huit années au pouvoir, il y avait trois candidats principaux : le successeur désigné, Emmanuel Ramazani Shadary, et deux opposants, Félix Tshisekedi et Martin Fayulu. Tshisekedi a été déclaré vainqueur, mais les données collectées par l’Église catholique (qui avait déployé des milliers d’observateurs) et celles provenant de listings informatiques qui ont fuité dans la presse montrent que c’est en réalité Martin Fayulu qui l’a emporté. Celui-ci refuse donc de reconnaître le résultat et accuse son rival d’avoir manigancé la succession de Kabila avec ce dernier.

 

Ce type de scénario reste trop fréquent, et les pays africains n’ont pas encore trouvé la formule pour garantir le respect du vote. Dans le cas de la RDC, il y a eu un élément nouveau dans le rôle joué par l’Union africaine : l’organisation politique du continent a émis des doutes sur la validité du résultat. D’ordinaire ce « club » de chefs d’États se garde bien de se mêler de politique intérieure, chacun étant maître chez lui. Cette intervention laisse-t-elle augurer une tentative de sortir par le haut des crises à répétition qui pèsent sur chaque élection ? Cela permettrait des arbitrages aujourd’hui inexistants.

 

En attendant, ces scrutins pluriels sont le reflet d’une transformation de l’Afrique qui est loin d’être la même partout, et surtout loin d’avoir fait émerger un modèle de gouvernance satisfaisant. Mais l’urbanisation croissante de l’Afrique, bientôt proche des 50%, et la jeunesse de sa population changent la donne par rapport à une époque où l’immense majorité vivait dans les zones rurales, et où le poids des traditions l’emportait sur les mutations politiques. Avec ses hauts et ses bas, la modernisation politique du continent est en marche.

 

Dans certains pays, les dirigeants ont déjà constaté qu’ils ne pouvaient plus n’en faire qu’à leur guise, comme au temps du parti unique. Lorsqu’en 2012, Abdoulaye Wade, le président du Sénégal, a voulu mettre en selle son fils Karim pour lui succéder, la société civile a fait échouer ce projet dynastique. Trop souvent encore, des autocrates pensent qu’il suffit de couper les communications pour se garantir un pouvoir infini. Ils se trompent d’époque.

 

 

Pour aller plus loin :

À partir des années 1990, de plus en plus de pays africains ont effectué leur transition démocratique. Mais ces derniers temps, la tendance s’inverse dangereusement et les autocrates s’accrochent au pouvoir, s’inquiètent dans une autre tribune deux analystes de la revue Foreign Affairs dont le Courrier international a partagé l’article : https://www.courrierinternational.com/article/analyse-lautoritarisme-regagne-du-terrain-en-afrique