Cinq questions à André Rakoto, directeur de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre de Paris

Spécialisé dans l'étude des institutions militaires des États-Unis, André Rakoto a occupé un poste d'enseignant-chercheur à l'université de Créteil puis de Versailles avant de rejoindre le service historique de la Défense. Il y a en particulier développé les programmes de coopération internationale dans le domaine de l'histoire miliaire.

En 2015, il est nommé directeur du service départemental de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) de Paris. Ses travaux portent notamment sur l'intégration des Noirs dans l'armée américaine et sur la garde nationale des États-Unis. À l’occasion des commémorations du Centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, il revient sur les missions de l’ONACVG, notamment à destination des scolaires, et sur son partenariat avec le Groupe de recherche Achac autour de l’exposition « Soldats noirs. Troupes françaises et américaines dans les deux guerres mondiales ».

 

Quelles sont les missions de l'ONACVG (Office national des anciens combattants et victimes de guerre) ?

L'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), établissement public national sous tutelle du ministère des Armées, accompagne depuis 1916 tous les combattants et les victimes des conflits, auxquels sont venues s'ajouter les victimes d'attentat en 1990. Ses trois missions principales, la reconnaissance et la réparation, la solidarité, et la mémoire sont déclinées au plus près de  quelque  2,6 millions de ressortissants par ses 105 services de proximité, implantés en France métropolitaine, en Outre-Mer ainsi qu'en Algérie, Maroc et Tunisie.

Depuis sa création, l’Office se doit d’exercer la reconnaissance de la Nation envers les personnes affectées par la guerre. Il attribue, par le biais de ses services de proximité, des cartes et titres permettant l’accès à la reconnaissance et à un certain nombre de droits.

L’action sociale est au cœur de la mission de proximité de l’Office. Elle s’exprime par une assistance administrative et un suivi personnalisé de chaque ressortissant, la mise en œuvre du statut de pupille de la Nation, le financement des frais de reconversion professionnelle, une assistance en faveur des ressortissants vivant à l’étranger, ou encore diverses interventions financières.

L’ONACVG est l’opérateur majeur de la politique mémorielle développée par le ministère des Armées au niveau national et sur l'ensemble du territoire. Les actions de l’Office visent ainsi à célébrer, partager, et transmettre la mémoire des conflits contemporains et les valeurs de la République, notamment en direction des jeunes générations. Des projets et des actions pédagogiques innovants sont mis en place dans toute la France avec le concours de  ses services de proximité et des 18 Missions interdépartementales mémoire et communication (MIMC). L’Office gère et valorise également les lieux de mémoire dépendant du ministère des Armées : 9 hauts lieux de la mémoire nationale, 274 nécropoles nationales et 2 200 carrés militaires. Enfin, depuis 2013, l'ONACVG est devenu le guichet unique permettant l'accès aux dispositifs en faveur des populations rapatriées.

 

Pourquoi est-il nécessaire, en 2018, de commémorer le centenaire de la Guerre 14-18 ?

Commémorer, c'est se souvenir ensemble d'événements passés qui fondent une identité collective, en affirmant des valeurs pour aujourd'hui. 125 ans après la Révolution, la Grande Guerre fût le théâtre de la première véritable « levée en masse ». Toute la jeunesse française en âge de porter les armes se trouva ainsi mobilisée dans les tranchées pendant quatre terribles années pour obtenir une victoire dont le coût humain nous est rappelé par des milliers de monuments dans tout le pays. La plupart des adultes ont connu et côtoyé des personnes qui ont vécu 14-18 et, de fait, les commémorations du Centenaire sont les dernières où les liens affectifs directs sont encore présents. L'engouement du public s'enracine pour une large part dans ces mémoires familiales, comme l'a montré le succès de la Grande Collecte.

La Grande Guerre, à une époque où l'on parle tant du « vivre ensemble », c'est aussi la fraternité des combattants de métropole et des colonies d'alors, marquant le sacrifice commun de jeunes hommes de toutes origines et religions. La Grande Guerre continue donc à émouvoir et à interpeller, et l'ONACVG, notamment avec son concours scolaire des Petits Artistes de la Mémoire, s’attache à transmettre de façon originale cette mémoire de la Grande Guerre.

 

L’ONACVG mène depuis plusieurs années de nombreuses actions et opérations, notamment à destination d'un public scolaire. Face à l’histoire des deux guerres mondiales, quelles sont les réactions de ces jeunes, nés dans les années 2000, aujourd'hui confrontés à des conflits d'une autre nature mais tout aussi violents (nous pensons aux attentats perpétrés en France ces dernières années) ?

Le succès des actions mémorielles menées par l'ONACVG à destination des jeunes publics ne se dément pas. Alors que les Poilus ont disparu, l’ONACVG invite les enfants des écoles primaires (CM1 et CM2) à s’approprier leur histoire et à la transmettre en devenant des « Petits artistes de la Mémoire ». Aidés de leurs enseignants, les élèves choisissent un soldat de la Grande Guerre originaire de leur commune et partent à la recherche des traces et des témoignages qu'il a laissés dans sa famille et au cœur des archives municipales ou départementales. De même, depuis 2011, l'Office propose aux collégiens, lycéens et aux jeunes non scolarisés de niveau équivalent de participer à un concours de bande dessinée. Le ou les auteur(s) doivent créer  une bande dessinée  de A à Z  dont le thème se rapporte aux souvenirs de combattants ordinaires, anonymes. Dans les deux cas, l'implication de la génération des années 2000 est remarquable. Ces jeunes, qui ont d'une certaine manière intégré la guerre et le terrorisme dans leur quotidien, sont capables de mener une réflexion profonde sur le sens de l'engagement et du sacrifice qui va au-delà de l'exercice mémoriel.

 

Parmi les événements que vous avez organisés cette année, se sont tenues plusieurs soirées mettant en lumière le rôle des troupes coloniales et des soldats africains-américains dans les deux guerres mondiales. Quel a été le « sort » de ces combattants après que furent signées les armistices ?

À l'occasion de la Grande Guerre, les combattants des troupes coloniales françaises ont découvert la France métropolitaine, un pays qui pour la plupart d'entre eux était jusqu'alors une contrée lointaine et mystérieuse. Accueillis en héros par les populations françaises, les soldats des colonies découvrirent une société reconnaissante et bienveillante, à mille lieux de ce que certains avaient jusqu'alors vécu dans les colonies. Après la paix, le retour dans les colonies fut le plus souvent un retour à la situation d'avant-guerre mais, avec au cœur, un idéal de justice et de liberté qui ouvrira la voie des futurs indépendances. Côté américain, la situation des Noirs avant-guerre était celle de citoyens de seconde zone, soucieux de gagner leur émancipation sociale par le sang versé. Malheureusement, empêchés de défiler sur les Champs-Élysées pour célébrer la victoire, les anciens combattants africains-américains rentrèrent aux États-Unis pour y retrouver le racisme cruel du pays de Jim Crow, où un Noir qui osait porter l'uniforme en public risquait d'être lynché. La mémoire des sacrifices consentis pendant la Grande Guerre et des espoirs ensuite déçus allaient nourrir le désir de liberté des fils des combattants africains-américains de la Grande Guerre, acteurs des premiers bouleversements sociaux à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.

 

Quel bilan tirez-vous du cycle mémoriel que vous avez organisé cette année pour célébrer le centenaire de l’entrée en guerre des États-Unis et au cours duquel étaient présentés l'exposition Soldats noirs (conçue par le Groupe de recherche Achac) et le documentaire « La Grande Guerre des Harlem Hellfighters » réalisé par François Reinhardt ?

Ce cycle mémoriel, présenté à des publics très divers grâce au soutien de grands partenaires comme l'ambassade des États-Unis ou le Mémorial Acte, a bénéficié jusqu'à ce jour d'un engouement extraordinaire. À partir d'un documentaire et d'une exposition de grande qualité, et avec le concours d'une équipe d'historiens réputés, cette formidable collaboration entre le Groupe de recherche Achac et le service départemental de l'ONACVG de Paris a permis d'éclairer le Centenaire de la Grande Guerre sous un angle différent et novateur. Rappelant à la fois la force et l'ancienneté des relations franco-américaines à un moment où les choix politiques des deux grandes nations ne convergent pas toujours, tout en insistant sur la camaraderie des soldats africains-américains de New York avec les combattants français contre le racisme institutionnel  -  après que certains événements récents aient pu laisser penser à une résurgence de cette forme d'obscurantisme grave dans la société américaine  -  ce cycle a ouvert le débat vers des thèmes porteurs de sens aujourd'hui et plébiscités par le public, au point que d'autres soirées thématiques pourraient encore être organisées en 2019.