L'équipe de la France de l'immigration

Alors que l’équipe de France entre en quart de finale de la Coupe du monde football, l’immense talent de Kylian Mbappé, « l’enfant de Bondy », rappele une fois encore que de nombreux joueurs du Onze tricolore ont été, et sont encore, issus de l’immigration. Dans cette tribune, Stéphane Mourlane, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille, analyse cette représentativité dans la sélection nationale, depuis l’entrée de Raoul Diagne dans l’équipe des Bleus en 1931.

 

Jean-Marie Le Pen qui, en 1996, considère « artificiel que l'on fasse venir des joueurs de l'étranger en les baptisant équipe de France » ou encore Alain Finkielkraut qui, en 2005, estime que cette équipe « est black black black ce qui fait ricaner toute l’Europe », ont, sur le mode de la provocation, attiré l’opinion publique sur la représentativité de la sélection nationale par rapport à la composition et à l’identité de la population de notre pays. La question apparaît essentielle au regard de la fonction assignée dans l’imaginaire collectif, à l’équipe de France de football qui, lors de chaque confrontation internationale, doit se présenter comme l’ambassadrice du prestige du pays tout en participant à la construction et la consolidation de l’identité nationale. Or, n’en déplaise aux contempteurs de la diversité, cette identité est largement le produit de la sédimentation des apports migratoires dont l’histoire du Onze tricolore est largement le reflet.

 

Ce sont ainsi 155 joueurs d’origine européenne et 61 joueurs nés au Maghreb qui ont évolué sous le maillot bleu frappé du coq. Si l’on a sans doute oublié les Vandendriessche, Delvecchio et Romano, joueurs d’origine belge, suisse et italienne des premières sélections de la Belle époque, ils n’en sont pas moins des témoins des grands courants migratoires du XIXe siècle en provenance d’Europe. L’immigration transalpine n’a cessé depuis d’offrir des ressources au football français. Et non des moindres. Il suffit d’évoquer les Italo-Lorrains, Roger Piantoni et Michel Platini. Le Raymond Kopa, Djorkaeff père et fils, Luis Fernandez ou encore Robert Pirès sont les représentants les plus capés des communautés polonaise, arménienne, espagnole et portugaise qui ont constitué pendant longtemps l’armature de la présence étrangère dans l’Hexagone. D’autres moins connus, issus de l’immigration d’Europe centrale, ont marqué surtout l’entre-deux-guerres à instar de l’Autrichien August Jordan, sélectionné en 1938, alors qu’il vient à peine d’être naturalisé.

 

À ce moment, les premiers « footballeurs indigènes » entrent en équipe de France : Raoul Diagne en 1931 et Ali Benouna en 1936. Larbi Ben Barek, premier Marocain sélectionné devient la vedette incontestable de l’après-guerre, adulé du public français. La guerre d’Algérie et les indépendances marquent toutefois une rupture nette pour l’équipe de France aussi. La décision de deux internationaux français d’origine algérienne, Rachid Mekhloufi et Mustapha Zitouni, de rejoindre l’équipe du FLN à la veille de la Coupe du monde 1958 en est l’épisode le plus retentissant. Il faut ensuite attendre les années 1970 et 1980 avec notamment l’ultramarin Marius Trésor et le Malien Jean Tigana pour que l’équipe de France retrouve « des couleurs ».

 

Le sacre du Mondial de 1998 met en scène, comme jamais auparavant, un patriotisme renouvelé, une passion française autour du multiculturalisme. Le slogan « black, blanc, beur » exalte les enfants de cette immigration qui ont fait la France : le capitaine Zinédine Zidane, d’origine algérienne, est érigé en symbole.

 

Au moment où la question de l’immigration occupe durablement l’espace public, la diversité de l’équipe de France, longtemps ignorée, s’impose aux médias. Comme l’a bien analysé Yvan Gastaut, historien, le « métissage par le foot » est célébré de manière consensuelle (Autrement, 2002). Dans l’euphorie, le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, tenant pourtant d’une ligne dure en matière de gestion des flux migratoires, propose de régulariser tous les étrangers en situation irrégulière.

 

Médias, intellectuels et politiques voient dans le succès de cette équipe, qui se prolonge par la victoire à l’Euro 2000, une des plus belles expressions du modèle français d’intégration fondé sur les valeurs républicaines. Les enquêtes sociologiques qui, jusqu’alors, n’avaient guère traité la question du rapport entre football, immigration et intégration, entreprennent de sonder le phénomène pour en déceler les ressorts et les limites.

 

Car l’équipe nationale est aussi le témoignage de la fragilité du modèle français. Le sociologue Stéphane Beaud a analysé la grève des Bleus lors du Mondial en Afrique du Sud comme la stigmatisation du groupe social que représenteraient les joueurs professionnels, celui des jeunes de banlieue issus de l’immigration postcoloniale (Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, La Découverte, 2011). Le choix de la nationalité sportive pose plus encore la question récurrente depuis la fin du XIXe siècle de la loyauté des migrants et de leurs descendants envers la France. Les hésitations du Franco-Algérien, Nabil Fekir, révélé sous le maillot de Lyon, font couler beaucoup d’encre et suscitent bien des discussions en écho au débat sur l’identité nationale suscité par le président Nicolas Sarkozy. Dans ce contexte, l’évocation lors d’une réunion de la fédération, à laquelle participe le sélectionneur national, Laurent Blanc, de quotas discriminatoires concernant les binationaux dans les filières de formation fédérales suscite une vive polémique. L’épisode fait tâche alors que les instances dirigeantes n’ont de cesse de vouloir présenter le football, et l’équipe de France en particulier, comme un îlot préservé de la xénophobie.

 

Pourtant, récemment, l’international Karim Benzema a cru trouver une explication à sa non-sélection à la suite de l’affaire dite de la « sextape » dans le fait que le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps, aurait « cédé à la pression d'une partie raciste de la France ». Le tollé suscité par ses propos semble, au contraire, témoigner que la plus grande partie des Français est attachée à l’équipe de France comme symbole d’intégration, en dépit d’une réalité sociale plus complexe. Mais, comme le souligne Georges Vigarello, le sport « se donne en miroir idéal », « donne à croire », il crée du mythe (Du jeu ancien au show sportif. La naissance d'un mythe, Le Seuil, 2002).