Retrouver les soldats africains

Anthony Guyon est enseignant agrégé en lycée, docteur en histoire et critique pour Nonfiction.fr. Sa thèse soutenue en décembre 2017 s’intitule De l’indigène au soldat. Les tirailleurs sénégalais en France de 1919 à 1940. Approche anthropologique et prosopographique. Dans cette tribune, il en présente les enjeux dans une perspective historiographique.

 

Affirmer aujourd’hui que le rôle des tirailleurs sénégalais est un thème occulté, tant par la sphère publique qu’universitaire serait profondément erroné. L’année 2017 a ainsi vu la sortie du film Nos Patriotes retraçant le parcours du résistant guinéen Addi Bâ, la naturalisation de vingt-huit tirailleurs sénégalais nés entre 1937 et 1939 par le président François Hollande et le déboutement de la procédure judiciaire entamée par Armelle Mabon contre Julien Fargettas sur Thiaroye. Ces quelques exemples témoignent de l’effervescence et des passions accompagnant l’histoire de ces hommes.

 

Les soldats venus d’Afrique subsaharienne ont donc été pensés comme des héros en raison de leur rôle prépondérant joué au sein de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale ou de leur participation à de véritables succès militaires comme la reprise du fort de Douaumont en 1916 ou la défense de Reims en 1918. Ils ont également été abordés comme victimes de la violence française à Thiaroye ou allemande lors des combats de mai-juin 1940. L’histoire culturelle a mis en avant, pour sa part, l’utilisation de l’image du tirailleur sénégalais présenté au gré des intérêts de chacun comme un « sauvage coupeur de têtes », un « violeur » ou un « indigène en voie de civilisation ».

 

Ces approches, aussi passionnantes et nécessaires fussent-elles, occultent pourtant la condition militaire de ces hommes. Au-delà des deux conflits mondiaux, plusieurs tirailleurs effectuèrent des services de quinze ans, parfois en tant qu’authentiques volontaires, au sein de l’armée française. Les sources militaires ont le mérite de retracer leur quotidien et de s’intéresser à des aspects permettant d’aborder le corps des tirailleurs sénégalais d’un point de vue structurel. Les modalités du service, la vie en camp, la pratique de l’hivernage, le rapport aux femmes ou encore l’alimentation sont intrinsèques au fonctionnement de ce corps. Ces sources facilitent également une approche sociologique s’attardant sur l’origine de ces soldats, leur parcours géographique, les promotions, les blessures, les récompenses et les avis portés par leurs supérieurs sur les capacités du conscrit ou de l’engagé.

 

Comprendre le soldat, c’est aussi penser la raison première pour laquelle des dizaines de milliers d’hommes venus d’Afrique occidentale et équatoriale françaises combattirent sous le drapeau français en Europe et dans l’ensemble de l’Empire. Les apports récents de l’histoire militaire permettent d’aborder les tirailleurs sénégalais sous les angles social, culturel et politique, tout en conciliant la micro-histoire et l’histoire globale. Le cas du tirailleur Baba Alinou Bari est à ce titre vraiment éclairant. Né en 1900 en Guinée française, il s’engagea en 1918 à Kindia. On ne peut savoir s’il fut réellement volontaire au départ, mais par la suite il se rengagea à plusieurs reprises. De 1920 à 1923, il servit trois années au Maroc, avant de rejoindre le 8e Régiment de tirailleurs sénégalais stationnant à Toulon jusqu’en 1925. Devenu sergent, il repassa au Maroc pour participer à la guerre du Rif avant de revenir en France pour devenir sous-officier indigène. Il ne subit pas la moindre blessure et n’eut aucune sanction tout au long de son parcours. En 1932, il réussit à Fréjus avec succès les épreuves lui permettant de prétendre au grade d’adjudant indigène avec une moyenne de 15,55.

 

Ce parcours, loin des clichés accompagnant l’image des tirailleurs sénégalais comme Banania, le coupe-coupe ou les viols dans l’espace rhénan, brille par sa banalité et permet de mieux comprendre les carrières accomplies par certains soldats africains au sein de l’armée française. Cette formation militaire comprenait aussi un volet civique afin que les hommes jouent le rôle d’intermédiaire entre les autorités coloniales et la communauté villageoise, une fois leur service terminé.

 

 

Pour compléter la lecture, le Groupe de recherche Achac a notamment réalisé l'exposition Soldats noirs. troupes françaises et américaines dans les deux guerres mondiales qui retrace le destin unique des soldats noirs.