Les routes de l'esclavage

À l’occasion de la diffusion de la série documentaire Les routes de l’esclavage, disponible sur Arte replay, le Groupe de recherche Achac publie un grand entretien avec les co-réalisateurs de cette série-événement, Fanny Glissant, actrice et productrice, et Juan Gélas, documentariste. Un échange qui fait suite à celui de Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne et conseillère scientifique des films, publié sur notre blog le 25 avril 2018.

 

Quelle est la genèse de ce projet ?  

 

Fanny Glissant : Après Juifs et musulmans, si loin si proches, nous avions l’ambition d’une autre série qui embrasserait une histoire immense, géographiquement, démographiquement et économiquement. Celle de l’esclavage s’est imposée comme une évidence. De façon plus conjoncturelle, après la loi Taubira de 2001 [la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité], de nouveaux historiens ont travaillé avec passion sur ce sujet et croisé leurs recherches avec leurs pairs au Brésil, en Afrique, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce qui a permis de décentrer le regard et d'appréhender une histoire globale, un phénomène mondial. Ce film, tourné dans huit pays, se veut une synthèse de leurs recherches.

Nous nous savions à un moment charnière. D’un côté, la posture victimaire avait produit nombre d’œuvres et un certain discours, de l’autre, celle de la culpabilisation ne nous paraissait pas pertinente, tant elle empêche de voir les seuls faits, sur lesquels nous voulions porter notre investigation historique : où, pourquoi, comment cette demande de main-d’œuvre est-elle apparue ? Embrasser la complexité du phénomène exige de se dégager de conceptions morales. Il ne s’agissait donc pas de partir du ressenti de l’esclavage – d’ailleurs assez contemporain, puisqu’il faut attendre le XXe siècle pour qu’il soit considéré comme un crime et le XVIIIe siècle pour que cette institution soit considérée comme illégitime – mais de l’analyser au travers de ses territoires et de ses circuits.

 

Comment s’articule cette collection documentaire ?

 

Fanny Glissant : De façon chrono-thématique et autour des grandes villes qui ont été les carrefours des réseaux de traite. Le premier épisode parcourt l’histoire du continent de la zone sahélienne de 476 à 1375. Sur les ruines de l’Empire romain, les Arabes bâtissent un nouvel empire qui s’étend des rives de l’Indus jusqu’au sud du Sahara. Entre l’Afrique et le Moyen-Orient se tisse durablement un immense réseau de traite d’esclaves. Au cœur de ce réseau continental, deux grandes cités-marchandes se démarquent. Au nord, au carrefour de la péninsule arabique et de l’Afrique, Le Caire, première ville musulmane et principal carrefour commercial d’Afrique. Au sud, Tombouctou, place forte des grands empires d’Afrique de l’Ouest et point de départ des caravanes transsahariennes. Le premier épisode des Routes de l’Esclavage raconte 700 ans d’histoire et révèle comment les populations subsahariennes sont devenues au fil des siècles la principale « matière première ».

Le deuxième épisode de 1375 à 1620 retrace l’histoire de la traite portugaise. À la fin du Moyen Âge, l’Europe s’ouvre au monde et découvre qu’elle se situe en périphérie de la principale zone de production de richesses de la planète : l’Afrique. Les navigateurs portugais sont les premiers Européens à se lancer à la conquête de l’Afrique. Ils partent chercher l’or, ils reviennent avec des milliers de captifs pour les vendre en Europe. Entre les côtes africaines, le Brésil et leurs comptoirs, les Portugais mettent en place les premières colonies entièrement peuplées d’esclaves. Au large du Gabon, l’île de Sao Tomé, devient le laboratoire du système d’exploitation le plus rentable de tous les temps : la plantation sucrière…

Le troisième épisode lui s’intéresse au sucre (1620-1789). L’Atlantique devient alors le champ de bataille de la guerre du sucre. Français, Anglais, Hollandais et Espagnols se disputent les Caraïbes pour y cultiver des champs de canne. Pour assouvir ces rêves de fortune, les royaumes européens ouvrent de nouvelles routes de l’esclavage entre l’Afrique et les îles du Nouveau Monde. Avec la complicité des banques et des compagnies d’assurance, ils industrialisent leurs méthodes et portent le nombre de déportations à des niveaux jusque-là jamais atteints. Pris au piège, près de 7 millions d’Africains se trouvent entraînés dans un gigantesque tourbillon de violence.

L’épisode 4 traite du deuxième esclavage, comme le nomme Dale Tomich, historien américain. À Londres, Paris et Washington, le courant abolitionniste gagne du terrain. Après la révolte des esclaves à Saint-Domingue, les grandes puissances européennes abolissent la traite transatlantique en 1807. Pourtant l’Europe, en pleine révolution industrielle, ne peut pas se passer de la force de travail que fournissent les esclaves. Pour satisfaire son besoin de matières premières, elle ferme les yeux sur les nouvelles formes d’exploitation de l’homme au Brésil et aux États-Unis. Et en Afrique, l’Europe se lance dans une nouvelle entreprise coloniale. À l’heure où la traite est enfin interdite, la déportation des captifs africains va exploser, plus importante que jamais. En cinquante ans, près de 2,5 millions d’esclaves sont déportés.

Nous avons souhaité que chacun de ces quatre épisodes aborde la question au travers de quatre prismes : l’esclave, le commerce, la violence, la « race ».

 

Quelle a été votre approche ?

 

Fanny Glissant : Il fallait essayer de décentrer son regard, de se questionner. Ce piège qui se referme sur l’Afrique résulte d’un long processus. Depuis l’Antiquité, les grands empires se construisent par l’asservissement des hommes. D’un esclavage qui inclut, entre autres, des Slaves ou des Caucasiens, la traite se resserre progressivement – avec l’émergence de l’Empire arabo-musulman – sur l’Afrique subsaharienne puis équatoriale. À partir du XVe siècle, l’esclave devient exclusivement africain. Et pour moi, la grille de lecture qui permettait de trouver une cohérence dans la grande histoire des traites négrières était l’angle économique. On est vraiment parti d’un critère économique. Les grands empires se construisent sur la force servile. La main-d’œuvre servile fait tout le travail, nettoie les rues, assèche les marais, est dans les maisons. Il se trouve qu’au VIIe siècle, la grande entité politique culturelle et religieuse qui se met en place, est l’Empire arabo-musulman. Ce n’est pas la spécificité de l’islam qui fait qu’il y a eu une mise en place d’une traite ou de l’esclavage mais la construction d’un empire politique.

Après le « laboratoire » de la plantation sucrière que les Portugais mettent en place à Sao Tomé, la traite transatlantique entraîne « la production » industrielle d’esclaves – il ne s’agit plus de butins de guerre – il faut maintenant alimenter les réseaux de traite avec des individus nés libres. Au sommet de la traite, on atteint ainsi 100.000 captifs déportés par an, soit 13 millions en quelque trois siècles. D’où une augmentation de la violence, avec les razzias, et de la barbarie à toutes les étapes.

La légitimation de l’esclavage, l’arsenal idéologique qui le cautionne ou plus tard le rend illégal et illégitime, tout cela nous l’avons placé en second plan. La synthèse de ces douze siècles d’histoire en quatre heures ne nous permettait pas d’approfondir une histoire des mentalités qui suppose de prendre le temps de s’arrêter sur chaque cas, chaque spécificité régionale. Nous avons opté pour une histoire globale et l’aspect économique nous a aidé à décrire les grands mouvements de cette histoire.

La traite transatlantique a contribué à la mise en place du capitalisme et constitué un des éléments de la première mondialisation. C’était aussi une façon d’intéresser le public persuadé que l’esclavage appartient à un passé lointain en montrant les continuités qui existent encore avec notre système économique capitaliste et mondialisé.

 

La question des sources est centrale : quels témoignages et quelles traces provenant des « esclavisés » sont parvenus jusqu’à nous ? Est-ce que plus généralement le déséquilibre des sources (esclavagistes vs esclavisés) vous a posé une difficulté ?

 

Juan Gélas : Il était fondamental pour nous que les voix des personnes esclavisées soient au cœur de nos films. Nous avons donc fait un important travail de recherche pour identifier ces sources, du VIe siècle au XIXe siècle. Les témoignages directs gardent une puissance incroyable. Certains sont très anciens, comme les vers de Nussayb Ibn Rabah, qui apparaissent dans notre premier film. Nussayb était un poète et fils d'esclave nubien qui nous parle de sa condition d'homme noir à la cour du calife de Bagdad au VIIIe siècle. Dans les premières heures de la traite européenne, il y a cette correspondance datée de 1521, entre Alfonso Ier, roi du royaume Kongo et le roi du Portugal, où le souverain africain décrit les effets pervers que la traite et les marchandises de traite importées d'Europe ont sur ses sujets, et supplie son partenaire européen de mettre fin à ce commerce qu'il considère comme « un piège du démon pour les vendeurs et les acheteurs ».

Plus près de nous, il y a des autobiographies écrites par des anciens esclaves, en Angleterre, au Brésil, à Cuba, comme celle d'Olaudah Equiano, publiée en 1789. Cet homme est né dans l'actuel Nigéria, mis en esclavage de 11 à 21 ans avant de racheter sa liberté et de devenir l'une des grandes figures du mouvement abolitionniste anglais. Son autobiographie est disponible en France sous le titre « Ma véridique histoire : Africain, esclave en Amérique, homme libre ». Nous avons aussi mis en lumière un des très rares récits autobiographiques rédigés en français, l'incroyable récit de Suema, une jeune fille Yao, originaire du Mozambique, vendue en esclavage, déportée à Zanzibar et enterrée vivante avant d'être sauvée par des missionnaires qui ont retranscrit son récit.

Plus près de nous encore, il y a ces tous premiers et très émouvants enregistrements sonores de voix d'anciens esclaves africains-américains, faits après l'abolition et précieusement conservés à la Librairie du Congrès. Enfin, nous avons voulu faire aussi apparaître dans nos films toutes ces autres traces qui témoignent de la vie des personnes esclavisées que la recherche contemporaine est en train de faire émerger.

Les innombrables actes de vente d'esclaves africains à travers le monde, dont les plus anciens remontent au Xe siècle, ont été retrouvés dans une synagogue du Caire, les squelettes exhumés dans les fouilles archéologiques à travers tous les territoires de la traite, du Portugal à la Guadeloupe en passant par les États-Unis et le Brésil. Ces ossements humains nous parlent des conditions de vie des personnes esclavisées, des violences physiques qu'elles ont subies. Il y a aussi les minutes des procès de rebellions d'esclaves où les accusés s'expriment brièvement devant leur juges, les chants de travail et de résistance, les rythmes de tambours utilisés pour communiquer sans que les maîtres ne comprennent et qui ont été transmis de génération en génération jusqu'à aujourd'hui... Nous avons voulu tisser tous ces fils de vie ensemble, affirmant ainsi que cette histoire n'est pas une histoire de « sans voix », simplement dominés.

 

Qu’avez-vous découvert de plus marquant en préparant ces films ?

 

Juan Gélas : Il n'est pas facile de retenir un événement particulier dans l'incroyable richesse de cette longue histoire encore si mal connue. Personnellement, je retiendrai deux choses : le fait que, du côté occidental, très peu de personnes aient condamné ou combattu la traite négrière jusqu'au XVIIIe siècle, même si les détails de ce commerce honteux étaient connus. C'est très marquant. Cela m'a forcé à me confronter au fait que malgré la morale, malgré l'éthique ou les enseignements religieux, nous sommes tous capables en temps qu'êtres humains d'accepter l'inacceptable, au nom du profit, du pouvoir ou de la domination.

Une réflexion qui peut tout à fait nous aider à réfléchir à notre monde moderne. Un autre fait très marquant pour moi a été d'apprendre, en interviewant des historiens et historiennes du Portugal, l'existence d'une importante traite négrière à destination du sud de l'Europe. L'historien Antonio de Almeida Mendes parle de près de 600.000 captifs africains déportés vers le Portugal entre le XVe siècle et le XVIIIe siècle pour y travailler comme esclaves. Cette traite a résulté d’une forte présence africaine au Portugal, mais aussi en Espagne, en Italie et dans certaines région du sud de la France. Par exemple le recensement de la ville de Lisbonne en 1500 nous indique que 10% de la population est africaine. Cela bat en brèche cette idée préconçue que cette histoire est une histoire lointaine, une histoire des « Autres » qui ne concernerait pas nos récits nationaux. Cela met aussi en perspective cette tentative de réduire nos identités européennes à d'imaginaires « racines blanches ».

 

Aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine ou en Afrique, vous avez recueilli la parole de nombreux spécialistes. D’un pays et d’un continent à l’autre, avez-vous constaté des disparités dans ce champ de recherche ?

 

Juan Gélas : La recherche sur l’histoire des traites négrières est très active à travers le monde. Elle est bien évidemment vitale dans les territoires qui ont été construits par l'esclavage, comme dans les Amériques mais aussi en Afrique. Dans nombre de ces pays, l'histoire de la traite et l'esclavage est au cœur de l'histoire économique, sociale et démographique, et a contribué très fortement à la construction des identités nationales. Nous avons fait des interviews au Brésil où la recherche est très vivace et très diverse. Malheureusement, l'immense majorité de ces travaux n'est toujours pas traduite du portugais et donc peu connue en dehors du monde lusophone. Il y a un peu partout un intérêt très fort pour les recherches qui permettent de retracer des parcours de personnes esclavisées.

Cette recherche biographique place l'agence des personnes esclavisées au cœur de l'histoire, elle restitue aussi leur dignité aux victimes de ce commerce humain et rend cette histoire beaucoup plus proche et plus humaine. La majorité des chercheurs savent aussi que les traites ont dessiné des routes et des territoires transnationaux, il y a donc beaucoup de travaux qui examinent cela et s'intéressent aux liens qui ont été construits entre les continents. Enfin, la recherche sur l'impact économique des traites a aussi repris de la vigueur, particulièrement en Europe où une très importante étude a été publiée il y a trois ans en Grande-Bretagne, qui examine en détail les très importantes compensations économiques faites aux propriétaires d'esclaves lors de l'abolition. Une autre étude similaire est en cours en France, qui devrait produire prochainement aussi des résultats très significatifs.