17 octobre 1961 : un crime d'État à Paris

À la mémoire de Jean-Luc Einaudi

Olivier Le Cour Grandmaison, politologue, maître de conférences en science politique à l’université de Paris-Saclay, Evry-Val d’Essonne, a publié plusieurs ouvrages sur l’empire colonial, dont Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), La République impériale. Politique et racisme d’État (Fayard, 2009), L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies (Fayard, 2014) et De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français (La Découverte, 2010). Dans le prolongement de l’ouvrage, Le 17 octobre 1961 : Un crime d'État à Paris (La Dispute, 2001), dont il est co-auteur, il revient sur les événements tragiques d’octobre 1961, cinquante-six ans après les faits.

 

Mardi 17 octobre 1961. En début de soirée, environ trente mille Algériennes et Algériens, répondant à l’appel du FLN, manifestent pacifiquement en banlieue et dans Paris pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur est imposé par le préfet de police, Maurice Papon, et le gouvernement. Depuis le 5 octobre de la même année, les autorités françaises ont en effet interdit aux seuls « Français musulmans d’Algérie » de « circuler la nuit dans les rues » entre 20h30 et 5h30, d’utiliser des voitures et de paraître en « petits groupes ». À cela s’ajoute la fermeture obligatoire, à partir de 19h30, des « débits de boissons tenus et fréquentés par des FMA. » Au nom de l’urgence de la situation, liée aux activités du FLN en métropole, notamment, la raison d’État l’emporte donc sur des principes réputés essentiels et rappelés de façon solennelle par l’article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958 qui est ainsi rédigé : « La France […] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. »

 

Dans la nuit du 17 octobre, les forces de police, agissant sous les ordres du préfet Papon, se livrent à une véritable chasse à l’homme : plus de 14.000 manifestants sont arrêtés – presque un sur deux ­‒ , frappés souvent et détenus parfois pendant plusieurs jours. En français, n’en déplaise à ceux qui, à droite comme à gauche, usent d’un langage délicatement euphémisé, de telles actions portent un nom : rafles. Par leur ampleur et les moyens matériels et humains mobilisés pour les mener à bien, ces rafles, soigneusement préparées et qui s’étendent sur plusieurs jours, sont sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Décidées à tout faire pour interdire une démonstration de force des Algériens à Paris et en banlieue, les autorités politiques et policières ont mis en place un imposant dispositif répressif, réquisitionné plusieurs lieux pour parvenir à leurs fins, sans oublier les bus de la RATP dans lesquels les manifestants ont été entassés et battus avant d’être rassemblés dans différents centres de détention de la capitale et de la région parisienne.

 

Sans précédent aussi, le nombre de personnes assassinées à Paris au cours de ces journées d’octobre durant lesquelles les forces de l’ordre ont commis un véritable massacre ; le plus important de l’après-guerre perpétré à l’encontre de civils puisque le nombre de victimes s’élève à plusieurs centaines. Aucune, par contre, du côté des forces de l’ordre qui n’ont pas essuyé un seul coup de feu contrairement aux mensonges colportés par la police elle-même pour justifier les exécutions sommaires au moment même où elles se déroulaient. Des manifestants ont été tués par balles, d’autres froidement assassinés dans la cour même de la préfecture de police de Paris, certains jetés vivants dans la Seine ou encore frappés à mort après leur arrestation et leur transfert au palais des Sports, au parc des Expositions et au stade Coubertin devenus, pour l’occasion, autant de lieux de détention. Là, dans des conditions effroyables, des milliers de « FMA » furent parqués, battus et longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu des excréments qui s’accumulaient. Quoi qu’ils fassent, les policiers savaient être couverts par le préfet qui, peu de temps auparavant, leur avait tenu ce langage : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. »

 

De telles méthodes ne sont pas inédites. Elles relèvent d’une terreur d’État appliquée depuis longtemps en Algérie, réactivée à la suite du déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954 puis importée en métropole où la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les exécutions sommaires ont été courantes. Sur ces sujets, l’ouvrage de Paulette Péju  Ratonnades à Paris ; précédé de Les Harkis à Paris (La Découverte, 2000) apporte des témoignages circonstanciés et des preuves nombreuses et concordantes. Tous révèlent ceci : ce qui a été perpétré dans la capitale relève d’un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les autorités politiques et policières de l’époque.

 

Grâce aux nombreux travaux réalisés depuis plusieurs années par des chercheurs et des historiens français et étrangers (voir, entre autres, le travail pionnier de Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris. 17 octobre 1961 (Seuil, 1991) et Octobre 1961. Un massacre à Paris (Fayard, 2001)), ces massacres sont aujourd’hui connus, ils doivent être maintenant reconnus par les plus hautes autorités de ce pays. Responsable et coupable, l’État doit en effet réparation à celles et ceux qui ont été assassinés, et à leurs descendants. Cela passe, entre autres, par la reconnaissance qu’un crime d’État a bien été perpétré en ces journées d’octobre 1961.