Radicalisme, Radicalisation, Radicalité et Violence

Piero Galloro est historien et maître de conférences HDR en sociologie rattaché au Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (Université de Lorraine - Metz). Ses travaux sont consacrés aux questions migratoires en lien avec la mémoire, les discriminations et les représentations postcoloniales. Il a publié notamment Les non-lieux de la mémoire de l’immigration, aux Presses Universitaires de Lorraine (2016). Dans cette tribune il synthétise les apports du colloque international et pluridisciplinaire qu'il a organisé en avril 2017 autour de Radical-isme(s), Radical-isation(s), Radical-ité(s) et Violence(s). Les actes du colloque paraîtront en janvier 2018 aux Presses Universitaires de Lorraine.

 

L’émotivité provoquée par la multiplication des attentats spectaculaires et meurtriers en Occident après 2001 a consacré, dans les médias et les discours politiques, l’irruption de vocables approximatifs voire orientés et stigmatisants pour certains groupes autour de la notion de radicalisation et de violence.  Les termes de violent et de radical ne peuvent pourtant ni être confondus ni être réduits à la seule question des actes et des discours liés à des mouvements terroristes. Le mot radical, contient avant tout l’idée d’une volonté de revenir aux « racines » avec ou sans violence comme le soulignait déjà Karl Marx dans sa critique de la philosophie du droit de Hegel : « Etre radical c’est prendre les choses par la racine » (Contribution à la critique de « La philosophie du droit » de Hegel, 1843). Le mot violence dérive d’une part du latin violentia qui signifie « caractère emporté » et désigne la qualité de ce qui agit avec force. Être violent tire son origine du même radical latin que violare qui a donné le mot violer dans le sens où le traitement avec violence conduit à profaner, outrager. D’où l’importance, d’une part, d’échanger sur les manières de voir la radicalisation afin d’en dégager les biais terminologiques et les ruptures épistémologiques. Déjà, à travers la place de l’activisme religieux, notamment dans la pensée islamique contemporaine aujourd’hui sous le feu des critiques, mais aussi en établissant des liens entre radicalisme et imaginaires de ruptures. De plus, le terme violence désigne à la fois une manière d’être, une posture autant qu’une action et la valeur qui lui est accordée. La violence peut être un état caractérisé par une intensité variable mais aussi un fait. Cette même complexité se retrouve dans les trois termes de radicalisme, de radicalisation et de radicalité. Sur la seule base de leur suffixation et malgré leur proximité morphologique, ils désignent trois états différents. Radical-isme introduit l’idée d’un courant de pensée philosophique ou politique : il y est fait référence à un collectif qui porte des idées radicales. Radical-isation désigne plutôt un changement, une transformation, un processus et un signifié qui serait une action en cours de progression tandis que Radical-ité, de par sa propriété statique, serait l’état abouti. L’usage de l’un ou l’autre terme exclut l’amalgame et révèle un terrain où s’affrontent différentes visions, représentations, postures et dynamiques parfois contradictoires (Il conviendrait alors d’effectuer la même approche avec des termes connexes tels que fanatisme, fanatisation, fanatique/fanatisé ou extrémisme, extrémisation, extrémités voire terrorisme, terreur, terroriste/terrorisé, etc…).

 

Ces variations dans les termes supposent des analyses qui tiennent compte des lieux et des périodes à partir de comparaisons d’espaces variés comme, par exemple, entre l’ancien bloc soviétique, où la description de la carrière de l’ennemi de classe dans un pays comme la Bulgarie contient des points similaires à l’étiquetage dont font l’objet actuellement certains activistes de groupes extrémistes dans les pays de l’Ouest européen ou aux États-Unis. De même, Il existe une dimension tant temporelle qu’interactionniste qui révèle une forme d’acquisition progressive de compétences radicales/violentes ainsi que la modification progressive des représentations du monde et de soi-même. Elle permet à l’acteur d’envisager l’engagement milicien comme l’aboutissement normal d’un itinéraire singulier. En étudiant les trajectoires et discours des idéologues de Daesh avec ceux de jeunes adolescents d’Abobo en Côte d’Ivoire, il est possible de disposer de typologies et de trajectoires propres à comprendre les processus qui conduisent à la violence et aux postures radicales.

 

Celles-ci ne sont pas l’apanage des hommes dans la mesure où le travail sur la radicalité des femmes au Mali, en Grande-Bretagne ou en France permet autant de comprendre les logiques que de proposer des expériences de prévention. Une attention particulière a été portée sur les espaces de production de conflits à la fois internes à un territoire et externes, sur la distinction entre privé et public. Le continuum dans les degrés de violence, ainsi que les rythmes différents au cœur d’un même conflit, montrent qu’au-delà d’une opposition apparente, la violence peut également fabriquer du lien. Cet aspect dynamique permet de dépasser l’idée que violence et conflit seraient des éléments monolithiques et statiques. D’où l’interrogation sur la place des violences d’État et des violences légitimes, du sacré et du sacrifice dans des mouvements comme le djihadisme ou des attitudes de démesure dans les tensions sociales et la guerre civile.

 

De même, le colloque a fait la part belle aux représentations et aux médiatisations. En quoi la médiatisation des actes de violence et les questions de radicalité participent-elles de la fabrique de l’évènement, établissant un lien presque pavlovien entre les deux réalités ? Entre la mise en scène du monstrueux et l’idée de spectaculaire, quels rôles jouent les médias dans l’amplification, l’euphémisation ou la neutralisation des évènements ? Le poids des mots dans les discours et l’influence de la presse sur les pratiques d’Action directe dans la décennie des années 1980 rejoint en quelque sorte celui qui a accompagné l’utopie noire des Brigades Rouges. Les imaginaires développés autour de ces deux mouvements de part et d’autre des Alpes sont à mettre en lien avec ceux propres à la jeunesse et sa supposée violence dans la presse. Enfin, dans une perspective sur le long terme, quelles leçons peut-on tirer aujourd’hui du geste de l’anarchiste italien Caserio au temps des phobies affichées dans le monde contre l’immigration italienne et qui sert aujourd’hui de référence à l’idée d’intégration ?