Monstres et monstruosités

Nicolas Bancel, est historien, professeur à l’université de Lausanne et vice-président du Groupe de recherche Achac. Spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale française, de l’histoire du sport et des mouvements de jeunesse, il a co-publié et co-dirigé de nombreux ouvrages tels que Zoos Humains (La Découverte, 2004) ou L’invention de la race (La Découverte, 2014). Dans cette tribune, il revient sur l’ouvrage du journaliste Laurent Lemire, Monstres et monstruosités (Perrin, 2017).

 

Cet ouvrage propose une pérégrination dans l’univers des monstres. Mais qu’est-ce qu’un monstre ? La frontière entre le normal et le pathologique diffère selon les époques, les contextes culturels : le monstre, selon l’auteur, est ce qui permet de désigner une « organisation anormale » (du corps, de l’esprit, des mœurs, de la morale…), renvoyant en miroir aux codes et normes sociales qui assurent la production de la normalité. L’homosexualité, condamnée comme monstrueuse par plusieurs religions monothéistes, était admise, encouragée, dans l’aristocratie hellénistique. Dès lors, il ne peut y avoir d’essentialisation du « monstre » et il faut savoir être gré à l’auteur de chercher à éviter ce piège : la galerie des monstres analysés dans l’ouvrage est replacée dans les contextes successifs qui les a vus naître et croître.

 

De l’Antiquité à l’époque contemporaine, les référents imaginaires permettant de décrire et situer les monstres changent. Pline l’Ancien cataloguait les peuples monstrueux : Cyclopes, Scythes anthropophages, hommes à huit doigts… Quatre siècles plus tard, Saint Augustin reprenait en partie ce fantastique panorama, y ajoutant les peuples possédant les deux sexes, ceux dépourvus de bouche, les hommes dont les doigts de pied sont à rebours, les peuples nains (nommés par les Grecs « Pygmées »)... On trouve dans le répertoire des monstres du Moyen Âge de nombreux exemples d’hybridation entre l’homme et l’animal : homme à tête de chien, d’éléphant, de lion… Comme le souligne l’auteur, ces monstres imaginaires transgressent des frontières anthropologiquement décisives en produisant des hybrides entre l’animalité et l’humanité, l’enfant et l’adulte, l’homme et la femme, les figures mythologiques et l’homme. Les monstres ont aussi à voir avec Dieu. Le monstre est-il un signe du divin ? Possède-t-il une âme ? Appartient-il aux univers démonologiques ? Que signifie pour les hommes sa présence sur Terre ?

 

 

Les perceptions des monstres « réels », affublés d’une infirmité, de déformations corporelles, les simples d’esprit et les fous, au Moyen Âge, s’articulent à cet imaginaire tératologique. Leur position est ambigüe, changeante. Parfois intercesseurs du divin, ils sont aussi condamnés comme des productions démoniaques. La femme qui les engendre est, aux XVIe et XVIIe siècles, condamnée comme fautive de l’engendrement de « monstres ». Le monstre dérange l’ordonnancement de la cité, mais son sort est variable. Le cas des hermaphrodites en atteste. Le parlement de Rouen intente en 1601 un procès à Marie le Marcis pour avoir porté des vêtements de garçon, ce qu’elle affirme être. Auscultée par des médecins, il est décidé qu’elle est bien une femme. Elle évite une condamnation en promettant de porter désormais des vêtements féminins. Michel Foucault rapporte d’autres cas d’hommes pendus ou brûlés dont l’un, hermaphrodite, était accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec un autre hermaphrodite.

 

La naissance de la tératologie change l’appréciation des monstres. De phénomènes inexplicables, ils deviennent des objets de science. Il est intéressant de noter que c’est le célèbre naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire qui, en 1830, crée la discipline. En pleine frénésie classificatoire de l’ensemble du vivant, où placer les monstres ? La médecine, et en particulier l’embryologie, se concentrera dès le XIXe siècle, sur le développement anormal des monstres, pour éclairer les mécanismes de la construction programmée du vivant. On demeure à cet égard un peu déçu que l’auteur ne fasse pas le lien entre la production scientifique d’un classement des monstres, en le reliant aux avancées de la raciologie scientifique, dont l’histoire renvoie à de nombreuses interrogations portant sur les monstres : certaines « races » appartiennent-elles à l’humanité ou à l’animalité ? L’articulation entre l’observation et la mesure des corps et une ethnographie intuitive ne mène-t-elle pas à condamner certaines « races monstrueuses » par leurs mœurs ? Il y avait là un vaste champ à creuser.

 

 

 

Mais l’ouvrage est résolument vulgarisateur, allant des monstres de l’Antiquité aux terroristes contemporains… L’auteur, qui a créé un répertoire thématique (par exemple « L’origine du monstre », « Les monstres artistiques », « Les monstres littéraires », « Les monstres criminels », « Les monstres terroristes », « Les monstres économiques », etc.) est obligé de survoler son sujet, en laissant une large place à la fascination pour son objet. On reste également dubitatif quant à l’élargissement du thème, par exemple avec les « monstres économiques » consistant en une dénonciation (certes justifiée) de la progression des inégalités, de la toute-puissance de la finance et de la réification de l’argent. Le sujet est déjà suffisamment complexe pour ne pas s’égarer…

 

Enfin, analyser un phénomène aussi complexe que les monstres sur deux mille ans d’histoire est évidemment une gageure. Le fait également que – vulgarisation oblige – les auteurs de la bibliographie soient parfois cités mais jamais référencés, pose problème. C’est dans les dernières parties de l’ouvrage que la vulgarisation trouve encore plus nettement ses limites. Expliquer les « monstres terroristes » ou les « monstres criminels » en moins de 10 pages est évidemment difficile… Et l’auteur n’évite pas certains pièges en essentialisant par exemple la « haine » du terroriste comme déterminant sa monstruosité. Mais l’ouvrage, riche d’exemples et d’anecdotes, offre aussi des réflexions stimulantes qui ouvrent les perspectives et incitent à aller plus loin.

 

Monstres et monstruosités, un livre de Laurent Lemire (Perrin, 2017).