Le Récit national, une querelle française ?

Sébastien Ledoux est historien, rattaché au Centre d'Histoire du XXe siècle (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), et enseignant à Sciences Po Paris (Histoire et mémoire de la traite et de l’esclavage). Ses travaux sont consacrés à la mémoire dans ses divers aspects et aux enjeux de l’enseignement de l’histoire à l’école. Il a notamment publié Le Devoir de mémoire. Une formule et son histoire chez CNRS Éditions (2016).  Dans cette tribune, il fait la recension du dernier ouvrage de Jean-Noël Jeanneney, Le Récit national. Une querelle française, paru aux éditions Fayard en mars 2017.

 

L’historien Jean-Noël Jeanneney vient de publier un recueil d’entretiens réalisés avec quatorze historiens depuis plusieurs années dans le cadre de son émission radio hebdomadaire Concordance des temps (France culture) pour évoquer la question du récit national. Sa démarche s’inscrit dans un contexte actuel plus large de réappropriation salutaire chez les historiens d’un discours sur la nation française esquissant ses contours par une lecture renouvelée de son passé.  Là aussi, l’auteur entend ne pas laisser cette question aux nostalgiques fixant l’histoire nationale dans un corps organique qu’il faudrait protéger de toute intrusion étrangère. En renvoyant dos à dos ces « nostalgiques invétérés » et les « coupables obsessionnels », Jean-Noël Jeanneney souhaite présenter avant tout une histoire nationale en mouvement racontée de façon claire et passionnante – la forme de l’entretien y invite – avec différents historiens. Entre la question des origines de la France (Sylvain Venayre), celle des emblèmes nationaux comme le coq et le drapeau tricolore (Michel Pastoureau), le choix du 14 juillet (Christian Amalvi), ou l’appel du 18 juin 1940 (Sudhir Hazareesingh), l’ouvrage déplie les aléas et mouvements qui ont fabriqué les référents d’une nation en construction. Si « le passé est, ainsi, un présent en glissement »,  l’auteur ne manque pas, par son choix d’entretiens, de constituer in fine son récit national autour notamment de la fraternité en 1848, de la laïcité en 1905, de la langue française, de la liberté de la presse, ou du programme du Conseil national de la Résistance. Nous ne sommes pas ici dans la fresque d’une histoire glorieuse, les contributions de Michelle Perrot sur les violences ouvrières ou de Patrick Weil sur l’acquisition de la nationalité française témoignent d’un récit plurivoque non complaisant. Pour autant, la position revendiquée de l’auteur « de ne pas se refuser à aimer la France », en défendant sa singularité et son aspiration à l’universel, vient buter sur sa part coloniale (entretien avec Mona Ozouf défendant Jules Ferry) entrant alors en dissonance avec l’ambition de narrer aussi « l’incommode image exacte » (Charles Péguy) de l’histoire de France. Enfin, le sous-titre du livre (Une querelle française) laisse à penser que les débats autour de l’histoire nationale relèveraient d’une spécificité française. Du Japon à la Hongrie en passant par Taïwan ou la Pologne, pour ne citer que quelques exemples, ces débats – parfois très vifs – sont présents à l’heure actuelle dans de nombreux pays.