Entretien croisé : Dominic Thomas & Abdourahman Waberi



Le 20 février 2017 paraît Harvest of skulls, la traduction américaine de Moisson de crânes : textes pour le Rwanda (Le Serpent à Plumes, 2000) de Abdourahman Waberi, professeur de littératures francophones à George Washington University (GWU). Pour l'occasion, il se livre à un entretien croisé avec Dominic Thomas, son éditeur et traducteur, professeur et directeur du département d’études françaises et francophones à l’University of California, Los Angeles (UCLA). Ils y évoquent notamment le projet mémoriel initié par FestAfrica autour du génocide rwandais, la littérature diasporique, Alain Mabanckou et les Ateliers de la pensée organisés à Dakar.

Dominic Thomas : Le recueil de nouvelles, Moisson de crânes : textes pour le Rwanda, sera disponible le 20 février 2017 aux États-Unis sous le titre Harvest of Skulls. C’est le fruit d’une belle collaboration puisque j’ai eu le plaisir de le traduire pour ma collection à Indiana Univesity Press (nous avions déjà publié votre roman Transit en 2012), mais ce livre est surtout le résultat de votre participation au projet « Rwanda, écrire par devoir de mémoire », sous la direction de Nocky Djedanoum et de Maїmouna Koulibali, les organisateurs du festival FestAfrica. La collection « Global African Voices » a déjà publié Murambi, le livre des ossements (Murambi, the Book of Bones) du grand écrivain sénégalais Boubacar Boris DiopPourriez-vous revenir sur vos voyages au pays des Mille collines (Rwanda) après le génocide de 1994, ainsi que celui que vous avez effectué au Burundi ?

Abdourahman Waberi : On peut avancer que le génocide des Tutsis au Rwanda constitue un moment inouï qui a inauguré une rupture capitale à tous les niveaux, et pas seulement sur le plan politique. La longue nuit rwandaise ne va pas cesser de hanter les consciences africaine et mondiale. C’est de facto un événement marqueur des décennies 1990 et 2000. Il n’est pas surprenant que cette dernière continue d’inspirer les auteurs d’ouvrages de fiction, d’essais, de films, de documents et jusqu’aux doctorants qui n’ont pas cessé de consigner leurs réflexions dans des rapports scientifiques et des thèses universitaires. Le succès du roman de Gaël Faye – Petit pays (Grasset, 2016) – vient rappeler au grand public l’onde de choc de cette longue nuit évoquée plus haut. Mes premiers séjours au Rwanda en 1998 et 1999 s’inscrivaient dans un projet artistique et politique sous le nom de « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». Ce projet a concerné un groupe d’écrivains africains et rwandais rassemblés autour de FestAfrica, festival fondé quelques années plus tôt à Lille, en France. Nous avions pour but d’essayer de voir de près la tragédie rwandaise pour éventuellement en rendre compte à travers des écrits littéraires. Nous avions visité une grande partie du pays, notamment les sites et mémoriaux du génocide comme ceux de Nyamata, Ntarama, Murambi, et Gizosi. Nous avions rencontré et discuté avec des centaines d’individus, sans oublier toute une panoplie d’associations comme Ibuka (rescapés), Avega (veufs), d’ONG (Médecins sans frontières, Avocats sans frontières…), de membres de la société civile, de journalistes, de prisonniers, et notamment de génocidaires rencontrés à la prison de Rilima, si ma mémoire ne me trahit pas, avec le concours d’une ONG dirigée par un Néerlandais.


 DT : Vous étiez dix écrivains africains francophones à visiter le Rwanda dans le cadre de ce projet. Vous avez certainement l’habitude d’écrire en solitaire. Que retenez-vous de cette expérience collective?

AW : Nous étions au départ dix hommes et femmes de plume ébranlés dans leur chair et dans leur conscience. On peut les citer tous : Boubacar Boris Diop (Sénégal), les Tchadiens Nocky Djedanoum (par ailleurs animateur du festival), et Koulsy Lamko, Monique Ilboudo (Burkina Faso), Tierno Monénembo (Guinée), Méja Mwangi (Kenya), Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), moi-même (Djibouti) et les deux Rwandais Tharcisse Kalisa et Jean-Marie-Vianney Rurangwa. Un cinéaste camerounais (François Woukouache), un autre sénégalais (Samba Félix Ndiaye), un plasticien sud-africain (Bruce Clarke) nous ont rejoint quelques mois plus tard. D’autres artistes, écrivains, intellectuels, journalistes africains, français, belges et d’autres nationalités viendront apporter leur contribution respective, notamment à l’occasion du retour au Rwanda en 2000. Ils sont au nombre de 80 selon le décompte de la journaliste du Monde Catherine Bédarida qui  a suivi notre premier séjour en 1998 et les retrouvailles au Rwanda en 2000. Si l’immersion dans le ventre rwandais s’était effectuée en groupe, j’ai retrouvé ma pratique solitaire de l’écriture une fois de retour. La particularité de ce projet se situe sur le plan éthique, émotionnel. L’essentiel du livre, Moisson de crânes, a été couché sur le papier, une fois de retour chez moi, dans mon petit bureau, à l’époque à Hérouville-St-Clair.


 DT : Que signifie pour vous le fait d’être traduit en américain ? Que représente pour vous le monde et le public anglophone ?

AW : Dans le monde littéraire, la traduction est tellement importante qu’elle existe désormais comme un domaine à part entière, appelé Translation Studies, qui enrichit notre perception sur la circulation des œuvres, les échanges éditoriaux et autres modes de consécration. Bien sûr, chaque nouvelle traduction me réjouit et m’encourage à avancer sur mon chemin artistique avec courage et humilité. Sans le concours des traducteurs et des traductrices, la « République des lettres » (Pascale Casanova) n’existerait pas. Harvest of Skulls (Moisson de Crânes) est mon sixième livre traduit en anglais et disponible sur le marché américain, et vous en êtes du reste le traducteur et l’éditeur. Vous avez édité en 2012 mon roman Transit, comme vous l’avez mentionné, et travailler avec vous est un bonheur et un privilège. Je peux compter également sur David et Nicole Ball qui ont traduit mes romans et Nancy N. Carlson mes recueils de poèmes. Tout cela pour vous dire que je suis un auteur heureux !


DT : Le livre a été publié aux États-Unis dans une collection « spécialisée »,« Global African Voices », focalisée sur l’Afrique au sens diasporique du terme. Cette orientation a été beaucoup critiquée en France – je pense notamment à la collection « Continents noirs » chez Gallimard qui perpétue des hiérarchies au détriment de ces autres littératures, publiant les « Noirs » dans une collection spécifique pendant que les écrivains déjà connus, eux, sont accueillis dans la traditionnelle et prestigieuse collection « La Blanche ». Une telle stratégie éditoriale installe une ghettoïsation littéraire. Que signifie donc pour vous cette édition dans une collection  qui regroupe la diaspora africaine, avec des textes d’afro-italiens – Pap Khouma, Cristina Ali Farah, Gabriella Ghermandi – et de plusieurs auteurs francophones d’Afrique subsaharienne, notamment Alain Mabanckou, Wilfried N’Sondé, Gilbert Gatoré, Emmanuel Dongala? Pourquoi est-ce que ce modèle fonctionne aux États-Unis ?

AW : Il y a plusieurs différences fondamentales entre la collection « Continents noirs » qui est effectivement un petit ghetto infamant et « Global African Voices ». La première tient à la langue. Dans le premier cas, les auteurs, sans rare exception, s’expriment dans leur langue d’écriture alors qu’ils sont labellisés en fonction de la couleur de leur peau ! C’est un secret de polichinelle que tel auteur est resté dans le purgatoire trois ou quatre ans avant de passer dans la collection « Blanche ». Assez ironiquement ou tragiquement, les expressions (Continents noirs, collection « Blanche »…) disqualifient définitivement cette entreprise. La deuxième différence tient au statut. Gallimard est une maison puissante qui peut apparemment se permettre une orientation aussi extravagante comme vous le dites. Tout autre est le cas de « Global African Voices », une collection émanant d’une presse universitaire qui défend des ouvrages traduits – du français, de l’italien, etc. – dans un marché américain saturé et n’a pas d’ambition ouvertement commerciale (la presse a le statut des organisations à but non lucratif, « non profit » en américain). Je pourrais continuer à dérouler mon argumentaire mais je pense que tout le monde a compris le fond de mon propos.

 

DT : En 2011, vous avez déclaré : « Ces écrivains vivant hors du Continent, expérimentent leurs machineries créatrices dans un espace interstitiel toujours hanté et toujours rendu habitable par les ressources de l’esprit et la sueur de la plume quand l’exode se fait sarabande et la perte de la matrice le plus beau des chants. Un espace balançant entre l’ici et l’ailleurs, l’intime et le colossal, l’hier et l’aujourd’hui » (Yale French Studies, n°120). Depuis votre engagement auprès de la dimension mémorielle du génocide rwandais, comment votre positionnement, vis-à-vis du continent africain, a-t-il évolué ?

AW : Ma perception du monde évolue sans cesse, mon positionnement aussi. Le génocide des Tutsis a été un fait marquant comme le démantèlement de l’Apartheid dans la même décennie. Les conférences nationales, la guerre sans fin dans les Grands Lacs, les printemps arabes, la pression des groupes islamistes, l’attaque délibérée du régime de Kadhafi, voilà quelques-uns des nouveaux faits marquants… Mon attachement viscéral pour le continent n’a pas bougé d’un iota. Bien au contraire…

 

DT : Pourriez-vous revenir sur l’importance de votre collaboration avec Alain Mabanckou, notamment dans le cadre du manifeste en français « Pour une littérature-monde » (Gallimard, 2007) , auquel vous étiez co-signataire en 2007 ?

AW: Il me plaît tout d’abord de rappeler qu’Alain Mabanckou est un ami et un frère en écriture depuis deux décennies. Notre complicité éditoriale et littéraire remonte au début des années 90 du temps où nous publiions nos premières nouvelles dans La Revue Noire et nos premières chroniques dans Notre librairie. De maison d’édition en festival, de salon du livre en table ronde, notre dialogue s’est enrichi au fil des années. En dehors de notre petit cercle, cette complicité est apparue au grand jour avec la sortie du pamphlet Pour une littérature-monde (Gallimard, 2007) dont, d’une part, Michel Le Bris et Jean Rouaud, et d’autre part, Alain Mabanckou et moi-même, nous avions posé les jalons et porté de bout en bout. Sur le plan académique, on retrouve nos contributions côte à côte dans divers ouvrages et revues, notamment dans le numéro de la revue French Yale Studies cité plus haut…

 

DT : Le 23 septembre 2016, dans votre chronique dans le journal Le Mondevous aviez interrogé Alain Mabanckou à l’occasion de son nouvel essai, Le monde est mon langage (Grasset, 2016). Il avait déclaré : « Une révolution globale est inéluctable et des signes sont de plus en plus visibles avec l’exaspération des populations – comme récemment au Gabon et au Congo-Brazzaville où on a assisté à une mascarade d’élections présidentielles. Progressivement donc, la conscience des peuples s’inscrit dans une lutte collective, les problèmes des uns ayant forcément des similarités avec ceux des voisins. Dans ces conditions, les frontières héritées de la colonisation et les nationalités deviennent subsidiaires puisque les causes et les effets des tragédies sont les mêmes ici et là. » Pourrions-nous conclure que ces démarches correspondent à un nouvel engagement politique de votre part ? Est-ce que vous préparez un projet commun avec Alain Mabanckou ?

AW : Il ne s’agit pas, à mon avis, d’un « nouvel engagement politique » mais plutôt d’une nouvelle articulation, un nouvel agir politique. Plus concerté, plus collectif, plus en phase avec les médias sociaux (où nous sommes tous très actifs : @AAWaberi ou @amabanckou), les sciences humaines ou les demandes qui viennent de la jeunesse africaine, qu’elle se trouve à Brazzaville comme à Bamako ou à Djibouti. Nous avons des projets communs et une réflexion sur le long cours. Nous sommes en train de composer à quatre mains un Dictionnaire amoureux de l’Afrique qui doit voir le jour dans les deux ans à venir.

 

DT : Cet entretien était en quelque sorte la continuation d’une conversation amorcée le 23 mai 2016 dans un entretien croisé publié dans le journal Le Mondedans lequel Alain Mabanckou avait annoncé que « La durée de vie d’une dictature dépend de l’ampleur de notre silence ». Cet entretien a aussi eu un écho important, notamment sur les réseaux sociaux.

AW : Très juste. Pour tout vous dire, Alain Mabanckou avait été attaqué par des officiels et des ministres congolais depuis Brazzaville. Je l’ai sollicité pour lui témoigner mon soutien, lui donner l’espace pour se défendre en étayant ses arguments et, plus généralement, pour montrer à tout le monde que nous sommes plus forts à deux, à plusieurs que tout seul. L’une des stratégies des pouvoirs dictatoriaux africains consiste à isoler les voix artistiques quand ils ne montent pas les uns contre les autres. L’écho important en effet est proportionnel à l’absence d’oxygène et d’air respirable dans les « états honteux », comme l’avait si bien dit notre grand frère Sony Labou Tansi, dirigés par les Déby, Biya, Sassou-Nguesso et autres Guelleh.

 

DT : Vous avez participé aux Ateliers de la Pensée organisés par Felwine Sarr (auteur d’Afrotopia, Philippe Rey, 2016) et Achille Mbembe (Politiques de l’inimitiés, La Découverte, 2016) à Dakar et Saint-Louis au Sénégal du 28 au 31 octobre 2016, en présence de plusieurs écrivains, intellectuels, et philosophes : Léonora Miano, Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Françoise Vergès, etc. Séverine Kodjo-Grandvaux avait évoqué cette réunion dans Le Monde le 27 octobre 2017 de cette manière : « Un événement qui fera date, à n’en pas douter, et qui devrait permettre d’attester de cette pensée critique en train de se faire. Une dynamique que rien ne semble pouvoir entraver tant cette nouvelle génération est déterminée à conduire le continent vers d’autres possibles et d’élargir nos horizons, où que nous soyons, afin de construire un ‘monde en partage’ en abattant les murs qui nous érigent les uns contre les autres. » Pourquoi, selon vous, est-ce que cet événement fera-t-il date ? Comment espérez-vous contribuer à l’évolution de ce débat-mouvement ?

AW : Ces ateliers font déjà date alors que nous n’en sommes qu’à la première édition. On attendait depuis longtemps un événement de cette nature et cette ampleur. Réunir en Afrique des historiens, des philosophes, des écrivains, des penseurs africains pour réfléchir, dialoguer et écrire, voilà déjà un geste performatif qui ne passe pas inaperçu. Ces ateliers sont aussi l’occasion de rappeler d’abord aux Africains, eux-mêmes, et au reste du monde ensuite que l’Africain n’est pas qu’un migrant aux pieds usés par l’errance, un sujet muet, courbé par le malheur. Que son sort n’est pas fixé une fois pour toutes par les institutions internationales comme la Banque mondiale ou le FMI. Qu’à l’âge de l’anthropocène, il appartient à l’Africain de définir pour lui-même les règles de la bonne vie qu’il entend mener. Pour ce faire, il doit forger ses propres références économiques, culturelles, éthiques ou spirituelles. Ce retour sur soi lui permettra de se déployer ensuite avec une liberté et une responsabilité qu’il a rarement éprouvées depuis si longtemps. Une fois son estime restauré, il pourra traiter d’égal à égal avec tous les autres… il pourra œuvrer pour le bien de la planète toute entière.