I am not your negro : les mots et le messager

Francois Durpaire est historien, maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise et responsable de Master. Il est directeur des programmes de FDMTV et consultant US pour BFM TV. Il a publié une quinzaine d'ouvrages dont, récemment, la bande dessinée d'anticipation, La Présidente (Arenes, 2015). Dans cette tribune, il revient sur la sortie très attendue du documentaire I am not your negro de Raoul Peck.


Le film I am not your negro sort le 3 février 2017 dans les salles américaines (et il est attendu bientôt sur Arte). Nommé aux Oscars dans la catégorie « documentaire », il a déjà été primé dans les festivals de Toronto, Berlin, Philadelphie et Chicago. La démarche du réalisateur, Raoul Peck, consiste à se mettre en arrière-plan, et selon son expression à être le simple « messager » de James Baldwin.

 

Les mots

« L’histoire du Noir en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique ». Le point de départ du film, ce sont les mots d’un des plus grands écrivains américains (dits par Samuel L. Jackson et Joey Starr dans la version française). James Baldwin est bien connu chez nous. Il y a passé une partie de sa vie (exilé à Paris à l’âge de 24 ans, il est décédé à Saint-Paul de Vence en 1987). Un collectif, fondé par l’acteur et metteur en scène Samuel Légitimus, continue à faire vivre son héritage intellectuel et artistique. Depuis son essai Notes d’un fils natif (1943), James Baldwin n’a cessé d’explorer l’intégration complexe des différents individus au sein d’un monde hyper normalisé. Dans une entrevue de 1964 avec Robert Penn Warren pour le livre Who Speaks for the Negro ?, James Baldwin réfute l'idée que le mouvement pour les droits civiques est une révolution comme les autres. Il y voit une révolution non pas seulement pour la « condition des Noirs, mais pour [celle] de tous les citoyens ».

 

Le messager

Raoul Peck, plutôt que d’envisager un partage de la parole entre différents experts, pour un récit didactique de l’histoire afro-américaine, propose une exploration en profondeur d’une singularité. Il la rend accessible au plus grand nombre en accompagnant chaque mot par son choix d’images. C’est dans ce travail de synchronisation que réside l’intérêt du documentaire. Dans Lumumba, la mort du prophète (1991), Raoul Peck avait déjà placé la voix de l’opprimé au cœur de son projet, contrairement à l’approche euro-centrée consistant à raconter l’histoire à travers le point de vue d’un héros blanc (comme pour Steve Biko, dans Cry Freedom). Faire de Lumumba le sujet de sa propre histoire, c’était déjà affirmer I am not your negro.

Le documentaire prend comme point de départ un livre de James Baldwin jamais écrit. En 1979, un agent littéraire, Jay Acton, demande à ce dernier d’écrire sur les vies et les assassinats de trois de ses amis : Medgar Evers, Martin Luther King et Malcom X. Il répond avec une lettre de trente pages sur les raisons qui lui interdisent de le faire. C’est ce manuscrit – intitulé Remember this house – qui constitue l’épine dorsale de ce film. Gloria Bladwin, la sœur cadette légataire de l’écrivain, met cette archive à la disposition de Raoul Peck – « Tu sauras quoi en faire » – alors qu’il a déjà commencé à travailler un projet de documentaire...

Cette histoire n’est pas une belle histoire (« not a pretty story »). C’est une histoire de violence, d’exploitation et d’injustice. C’est l’histoire du racisme américain, né de la pauvreté intellectuelle et morale, de l’ignorance et de la peur.

 

Raoul Peck se fixe comme objectif de « sceller à jamais le monument James Baldwin ». Son geste initial est celui du refus – refus de l’oubli – et de la restitution – restitution d’une œuvre très largement pillée. Le résultant est celui d’un accès « sans filtre » à James Badwin, et de ce qu’il nous dit de notre histoire. Bien que l’auteur soit mort en 1987, Raoul Peck intègre des événements plus récents. Les images en noir et blanc des révoltes récentes de Ferguson et de Baltimore les inscrivent dans une histoire longue et les font sortir du flux indifférent des informations continues. Le film-documentaire est d’autant plus salutaire qu’il sort au moment où l’État nord-américain est incarné par Donald Trump, dont l’histoire, les propos et le programme nourrissent une inquiétude profonde. Raoul Peck assume une œuvre engagée, dénonciation du racisme contemporain et de la « mainmise sur l’histoire du mâle blanc dominant ». En cela, I am not your negro s’inscrit dans une salutaire contre-histoire de l’Amérique...