Expositions

Corse : immigrations des suds et émigrations (1870-2020)

« La façon la plus commune qu’ont les îles de se mêler au monde, c’est d’organiser leur immigration »

Fernand Braudel, 1949

Tout au long de son histoire, l’île a vu arriver sur son sol de nombreux peuples qui ont influencé sa vie économique, sociale et culturelle. Dans le même temps, les Corses se sont engagés dans une longue tradition d’émigration aux quatre coins du monde. Après une période mouvementée qui intègre notamment l’indépendance de l’île (1755-1769) et le royaume anglo-corse (1794-1796), la Corse est entrée dans le destin de la France — même si l’île a été déclarée partie intégrante de l’Empire français à l’Assemblée nationale dès le décret du 30 novembre 1789. Désormais l’histoire migratoire de la Corse s’engage dans une nouvelle dynamique à partir de 1815-1830 avec la présence d’un millier de migrants italiens —qui s’installent à la suite des « patriotes italiens », des relégués des Antilles (qui ont été employés à la fabrication du Cours Napoléon et à des travaux à Vizzavona) et des Maltais réfugiés venant de Marseille.

La Corse appartient historiquement et culturellement à l’aire italique et seulement onze kilomètres la séparent de la Sardaigne tandis qu’on en compte trois cents jusqu’à Marseille. C’est dans le prolongement de cette histoire que, depuis le début du XIXe siècle, l’immigration italienne va façonner le paysage et dominer les flux migratoires sur l’île, avec près de huit mille migrants présents sur l’île au milieu du siècle alors que nombre de Corses continuent de migrer vers la péninsule. Dans le même temps, l’émigration des Corses vers le lointain — à l’image de l’Empire colonial français ou des Amériques —, ou vers le proche, comme à Marseille ou Paris, fait également partie de cette longue histoire de la migration.

Avec les grandes crises de l’histoire, la Corse a aussi servi de refuge temporaire à ceux qui fuyaient les révolutions (comme les Italiens et les Russes blancs), les guerres (comme les Serbes, les Espagnols, les juifs, les Alsaciens…) ou ceux, également, que le destin politique ou militaire (comme les Turcs, les Allemands, les Algériens…) avait placé du « mauvais côté de l’histoire », notamment au moment de la Première Guerre mondiale. Après une période de flux et reflux migratoires (1925-1955), l’île voit l’accélération de l’urbanisation, de la viticulture et de la culture des agrumes, qui conduit à la venue d’une nouvelle main d’œuvre immigrée. Ces immigrations proviennent désormais des pays du Maghreb (principalement du Maroc dès les années 1960, plus exceptionnellement d’Algérie) et de l’Europe du Sud (notamment du Portugal dès le deuxième moitié des années 1970) dans le prolongement de l’installation de nombreux pieds-noirs sur l’île à la fin de l’Algérie française.

Après ce long siècle d’immigration (1850-1950) où le flux migratoire venu d’Italie a dominé, le rapport à l’étranger, sur l’île, a souvent été compliqué voire teinté de méfiance et de conflits. Comme si l’identité spécifique et forte de la culture corse rendait complexe et conflictuelle la relation entre soi et les autres, à l’encontre des Italiens puis des Maghrébins. Les mutations économiques et sociales se superposent au milieu des années 1970 à l’émergence d’un nationalisme corse renouvelé, qui engage alors une relation conflictuelle avec la France, alors que de nouveaux flux migratoires arrivent et se fixent sur l’île. Ce mouvement accompagne l’émergence de la notion de « peuple corse » en octobre 1988, adoptée par l’Assemblée de Corse, affirmant « L’existence d’une communauté historique et culturelle vivante regroupant Corses d’origine et Corses d’adoption », une motion définissant désormais le peuple corse comme une communauté de destin. À l’issue de cette longue histoire et à l’aube du XXIe siècle, la Corse compte vingt six mille immigrés, soit 10 % de sa population, la plaçant au deuxième rang national après l’Île-de-France. Aujourd’hui, l’île est toujours la région française qui compte le plus d’immigrés dans sa population active (18,3 %) alors que, depuis quinze ans, des projets d’expositions et de festivals, des fi lms, des ouvrages et de grands événements s’attachent désormais aux mémoires de l’immigration sur l’île. Dans le même temps, des moments de conflits —_avec les Italiens au tournant des XIXe et XXe siècles ou avec les Maghrébins dans les années 1980 et 2015_— ont marqué aussi ce long récit migratoire sur l’île.

Désormais, l’histoire de la Corse ne peut s’écrire sans ces récits liés aux histoires d’émigration et d’immigration comme vient de le montrer avec précision en 2018 l’exposition Identité. Les Corses et les migrations à Bastia, et c’est cette histoire que la présente exposition Corse : immigrations des Suds et émigrations (1870-2020) propose de retracer à travers un panorama sur près de cent cinquante ans de récits, de regards et d’imaginaires.


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