LWA de Camille Bernon et Simon Bourgade

Après s’être formés en Classe Libre du Cours Florent, puis au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) de Paris, Camille Bernon et Simon Bourgade créent ensemble la compagnie Mauvais Sang en 2015. Cette dernière propose des spectacles hybrides, en associant culture contemporaine et grandes références classiques, et en se concentrant sur des moments de crise – d’une société ou d’un individu – et sur les transformations que ces crises engendrent. Auteurs de la pièce CHANGE ME en 2017, ils ont reçu le prix SACD-Beaumarchais la même année. En janvier 2022, ils vont en résidence d’écriture à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon pour écrire leur nouvelle création LWA, aboutie en automne 2022, avec le soutien du Théâtre de Rungis, du Théâtre Paris-Villette et de l’Espace des arts - SN de Chalon-sur-Saône.

Dans cette nouvelle pièce écrite par Camille Bernon et Simon Bourgade, et jouée par six comédiens, la compagnie Mauvais Sang explore les mécanismes français de domination sociale, à travers trois révoltes de notre histoire : Bois-Caïman (1791), Alger (1956), Clichy-sous-Bois (2005), pour répondre à une question : quels bouleversements intimes poussent des êtres à sortir de l’aliénation et à se rassembler pour lutter comme un seul corps ? Les auteurs s’intéressent au Lwa ou Loa, un esprit de la religion vaudou, appelé aussi « les Mystères » ou « les Invisibles ». Ils servent d’intermédiaires entre le Créateur lointain et indifférent et les êtres humains. Ils sont priés, honorés et servis en fonction de leurs goûts et attributs, et parfois au cours de rituels.

Les auteurs de la pièce pensent que notre histoire coloniale et les structures mentales qu’elle a engendrées hantent nos esprits, qu’elles forment un abcès qui pèse sur les cerveaux de la jeune génération actuelle et gangrène leurs imaginaires. À partir des soulèvements d’esclaves, de la résistance des corps à la torture militaire pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), et des mouvements de révoltes à la suite d’un événement tragique en 2005 dans les quartiers populaires, les metteurs en scène écrivent une tragédie pour les temps présents. Sur scène, les comédiens tentent de se ressaisir avec fièvre et urgence d’un passé commun, à travers différents jeux scéniques comme le monologue ou la danse.

Note d’intention des metteurs en scène

« De la xénophobie brutale aux réflexes paternalistes inconscients, le racisme dont souffre la société française, selon eux, semble être le symptôme d’une blessure si profonde que nous ne pouvons faire l’économie d’aller voir d’où elle vient. Ils ont l’intuition que l’héritage colonial joue un rôle prédominant dans la persistance des racismes d’aujourd’hui ; avec LWA ils ont voulu retourner jusqu’à ce qui semble en être le point d’origine.

Chez un être humain, après un traumatisme, l’esprit ne cesse de faire ressurgir le souvenir violent pour tenter de l’apaiser. La persistance de symptômes prévient qu’une blessure profonde doit être résorbée ; elle durera aussi longtemps que le souvenir ne sera pas pleinement intégré à la psyché de l’individu. L’inconscient collectif peut lui aussi être conçu comme un grand corps, où les mêmes principes psychiques s’appliquent. Les violences sociales que nous connaissons aujourd’hui, et que nous considérons à tort selon eux comme des nouveautés, ne sont que les symptômes persistants d’un traumatisme historique dont nous ne pourrons nous guérir que lorsque que nous le mettrons collectivement en récit.

Il s’agit avec LWA de tenter une action thérapeutique à l’échelle de notre société. Ils pensent que c’est seulement en regardant collectivement notre passé que nous pouvons espérer changer nos comportements, et que si nous n’en examinons pas profondément l’héritage, nous serions complices de la violence qui continue de s’exercer selon ses règles. Il ne s’agit pas avec LWA de dresser un portrait factuel de l’Histoire, mais plutôt de tenter de décrypter et démanteler les mécanismes d’un système d’oppression, et l’influence profonde, existentielle, qu’il opère sur les imaginaires de ceux qui le vivent, dominés comme dominants.

Bâti à partir de différents matériaux fictionnels, mêlés à des documents réels (récits d’esclaves, témoignages de révolutionnaires, discussions législatives, entretiens psychiatriques), LWA fait écho aux mouvements d’insurrections contemporains. Leur ambition est ici de proposer, selon la formule d’Édouard Glissant, une « vision prophétique du passé » — un récit qui s’attache à restituer les actes et l’humanité de ceux qui sont restés dans les silences de l’Histoire officielle, une relecture visionnaire du passé, pour tenter de transformer radicalement notre façon de comprendre et de vivre le présent. »

Représentations :

Théâtre de la Villette (Paris) du 17 novembre au 3 décembre 2022

Espace des arts (Chalon-sur-Saône) du 13 au 14 décembre 2022

Théâtre de Rungis (Rungis) du 9 janvier au 17 février 2023