Kayo Mpoyi : une mémoire en construction

À l’occasion de la parution en français en août 2022 du roman Dieu est un garçon noir à lunettes de Kayo Mpoyi aux éditions La Belle étoile, Anna Gibson, qui a traduit l’ouvrage, le présente dans cette tribune. Kayo Mpoyi est née en 1986 au Zaïre et vit aujourd’hui à Stockholm, où elle anime notamment des ateliers d’écriture. Anna Gibson, née au Portugal et vivant à Paris, exerce le métier de traductrice littéraire depuis 1989. Ce premier roman de Kayo Mpoyi raconte l'« exil » provisoire d'une famille congolaise (ou zaïroise, à l'époque) expatriée en Tanzanie. Au-delà, le roman interroge la trajectoire familiale, indissociable de l'histoire collective. À quoi ressemble cette trajectoire, dès lors qu'elle est à la fois animée par un puissant désir et façonnée par une mémoire à trous, effilochée, lacunaire, marquée par le trauma et le non-dit ?

 

« Le roman est méta. C’est l’histoire qui s’écrit lorsqu’une histoire manque. » Kayo Mpoyi

 

La petite Tshadi, dite Adi, six ans, est l’avant-dernière d’une famille zaïroise – nous sommes en 1989 – expatriée en Tanzanie. Entre eux, les parents parlent lingala, tshiluba et français. Dans la nouvelle école, c’est l’anglais qui prime et, au sein de la fratrie et ailleurs, le swahili. Les sœurs et frères aînés, eux, sont restés à Kinshasa ; dans la cour de la maison prêtée par l’ambassade à Dar-es-Salam, l’inquiétude monte car les nouvelles de Kin sont alarmantes.

 

À hauteur d’enfant se dessine ainsi la vie de cette famille, entre grands événements, émerveillements minuscules, tendresse, rivalités, violences et silences. Là où les silences sont les plus lourds, la petite narratrice a recours aux mythes familiaux dont elle attrape des bribes au vol, et dont elle se sert comme d’un fil conducteur fabuleux et effrayant pour la guider dans les non-dits. Et pour son lourd secret à elle, qu’elle ne peut confier à personne, elle s’est inventé un juge-témoin singulier, qui prend la forme de ce « garçon noir à lunettes » équipé d’un attaché-case, qui lui rend visite sur le toit-terrasse de la maison.

 

Lorsque Kayo Mpoyi, jeune artiste polyvalente (peintre, sculptrice, graphiste, autrice de films d’animation, danseuse…) a commencé à écrire, elle pensait que le Congo/l’histoire familiale serait le sujet qu’elle aborderait en dernier, une fois assurée d’une longue expérience. Or le sujet s’est imposé d’emblée.

 

De façon extraordinaire, le texte s’est également imposé à ses lectrices et lecteurs. Sa force, sa subtilité, l’alliance qu’il présente entre une intense fraîcheur de perception et une grande maturité expressive, n’y sont sans doute pas pour rien. L’écriture reste au ras du quotidien vécu de la petite. Pour autant, de nombreuses scènes et allusions, une fois dépliées, donnent un aperçu de l’histoire du Congo sur plusieurs générations. 

 

Ces enjeux hantent également son deuxième livre, qui va paraître prochainement en Suède, intitulé Exercice de révolution – un roman choral de l’exil, habité par l’enjeu de la transmission mère-fille, de la puissance du féminin et de sa négation.

 

Demeure chaque fois l’insu, tout ce qui, dans cette histoire, « manque », et hante la famille entière comme il hante l’histoire collective au Congo. Un manque qui ne pourra jamais être comblé ni soldé, semble dire Kayo Mpoyi, mais seulement reconnu en tant que tel, et peut-être – qui sait ? comment ? – passé au crible de ce méta qu’elle évoque à propos de l’écriture romanesque. 

 

Kayo Mpoyi s’impose d’emblée comme une voix foncièrement originale. Une voix nouvelle, qui porte, avec puissance, délicatesse et acuité, un questionnement ambitieux sur l’intime et l’Histoire.