De la recherche au roman (et vice-versa)

Historienne de l’art et sociologue, Carol Mann est spécialiste de la problématique du genre et du conflit armé, dont elle a contribué à initier l’étude en France, à partir de ses propres travaux en Bosnie durant le siège de Sarajevo. Chercheuse associée au SOAS à Londres, elle a créé en 2000 l’association Femaid, qui travaille avec des femmes en Afghanistan rural. Auteure d’études, de romans et de nombreux articles, son dernier ouvrage Hôtel des Chutes : chronique juive de Stanleyville. 1945-1948 est paru aux éditions Samsa en 2022. Encensée par l’historienne et spécialiste de l’Afrique Catherine Coquery-Vidrovitch, elle explique sa démarche en tant que chercheuse et auteure de romans.


 

Peut-on prendre au sérieux une chercheuse en sociologie qui commet un roman, qui plus est lié à ses terrains ? Il ne serait pas déraisonnable de douter de la qualité scientifique de ses travaux quand on sait qu’elle posera un regard émotionnel et tout à fait dépourvu d’objectivité en romançant inévitablement son propos. On pourrait tout autant dire qu’un roman écrit par une chercheuse, qui produit habituellement des textes supposément objectifs, pourrait manquer de souffle et sombrer dans le compte-rendu fade.

 

J’ai échangé avec Catherine V., qui a montré un vif enthousiasme pour mon « Hôtel de Chutes », sur la question de légitimité dans mes démarches, après tout contradictoires. Son opinion était celle que j’appréhendais le plus, ainsi que celle d’un collègue sociologue et grand ami congolais qui m’avait invitée pour donner un séminaire de Kisangani sur mon sujet de prédilection, à savoir les relations de genre dans les conflits armés.

 

Le point de départ de mon roman : une tombe juive que j’ai découverte au cœur du cimetière de Kisangani, où des herbes hautes recouvrent tous les monuments. C’est avec peine que j’ai pu déchiffrer l’inscription et les caractères hébraïques « Abraham Alhadeff, né le 2 mai 1944, mort le 6 mai 1944 ». Qui était-il ? Et surtout, à quelle famille appartenait ce nouveau-né infortuné à qui on avait consacré une pierre tombale aussi imposante en marbre gris ? J’ai décidé de mener l’enquête et j’ai découvert l’existence d’une communauté juive grecque, originaire de Rhodes, qui s’était constituée au Congo Belge au début du siècle dernier et aujourd’hui quasiment disparue, voire oubliée. J’avais l’impression de mener une enquête policière tout à fait passionnante, au cœur de Stanleyville (ancien nom de Kisangani (1883 à 1966)), avec la même rigueur que pour mes travaux « scientifiques ».

 

À la même époque, j’étais plongée dans travail de recherche sur le vécu des femmes juives en France pendant la Shoah — Nous Partons pour une destination inconnue ; femmes juives pendant la Shoah en France, Paris, Albin Michel, 2020 — en épluchant quelque 3.000 lettres envoyées depuis Drancy et d’autres camps français. La démarche était celle que j’avais déjà utilisée sur d’autres terrains, comme la Bosnie et les camps afghans au Pakistan, à savoir l’analyse d’une situation au moment elle se déroule, quand on ne connaît pas la fin de l’histoire. Exercice d’autant plus poignant quand on connaît le destin de l’écrasante majorité des auteures de ces lettres déchirantes. D’une certaine façon, il en va de même pour les personnages de mon roman, y compris Patrice Lumumba qui était, à la fin des années 1940, loin d’être le révolutionnaire qu’il est devenu.

 

C’est à ce moment que mes différentes trajectoires de recherche se sont croisées. D’abord, la découverte d’une présence juive méconnue au fin fond du Congo. Ensuite, la Shoah, cette ombre portée sur toute ma vie et sur mes engagements militants, puisque je mène une lutte incessante et sisyphéenne depuis plus d’un demi-siècle contre l’injustice et l’oppression. Déborah Lifschitz, cette africaniste pionnière assassinée à Auschwitz que je ressuscite ici, est devenue mon alter-ego qui s’empêtre dans ses questionnements et ne trouve aucune réponse, si ce n’est celle qui émerge de ses sentiments… Mais je ne vous dévoile pas la suite.

 

Écrire un roman a signifié faire de ma propre existence un terrain de recherche, à travers une pratique un peu particulière de la réflexivité et in fine, la production d’une vaste métaphore romancée. Mais tout compte fait, dans nos travaux de recherche, n’est-ce pas de nous-mêmes que nous parlons, en pointillés, entre les virgules et les points d’interrogation ? Nous faisons le choix du terrain, et les conclusions écrivent le roman de nos passions et de nos engagements.