Indépendants

Aurélien Ludovic Kilama travaille dans le domaine de la construction au Cameroun. Après avoir recueilli le témoignage surprenant de ses parents, il se passionne pour les années 1960. Au fil de ses lectures, découvertes et voyages, il voit naître en lui le désir de contribuer à raconter cette histoire. Ainsi, dans son premier roman, Indépendants (L’Harmattan, 2021), il imagine le destin de quatre Africains trentenaires qui, à l'aube des années 1960 et dans la foulée du mouvement des indépendances, rêvent d'un monde meilleur. Leurs différents parcours se croiseront de Dakar à Accra, de Léopoldville à Luanda, au fur et à mesure que les indépendances africaines seront célébrées dans le tumulte.

 

Des années 1960 en Afrique, on retient les indépendances. Les mouvements de libération. On se souvient des discours de Kwame Nkrumah ou de celui inattendu de Patrice Lumumba qui scella, semble-t-il, son sort. On pense au procès de la trahison condamnant Nelson Mandela... 

 

La mémoire célèbre les héros. Un peu moins la jeunesse dynamique et euphorique dont ils furent l’étendard. Ces héros sont présents dans le livre, en fond sonore et en toile de fond. Mais le récit s’appesantit davantage sur le destin de jeunes militants ou cadres anonymes, s’éveillant à eux-mêmes et revendiquant leur totale liberté, leur droit à s’autodéterminer, à choisir qui aimer, où résider. Leur droit à devenir des individus indépendants en dépit des traditions ou de la colonisation. À Dakar, avec les porteurs de pancartes ou les étudiants barricadant les rues en mai 68, puis à Léopoldville, auréolée par son université Lovanium et enchantée par cette rumba congolaise récemment inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco ; Aissatou tentera de faire découvrir aux Africains leur histoire et leurs auteurs. Jeune femme intellectuelle, prenant conscience de sa mission en écoutant Nkrumah, elle décide de rectifier son destin contre vents et marrées.

 

Après la chute de Sophiatown, dernier bastion d’une Afrique du sud multiculturelle puis au lendemain de Sharpeville, Nadine et Mamphele ne pourront plus taire leurs sentiments et révolte dans un pays sous apartheid.  Dans le maquis camerounais, où les massacres perpétrés sont de plus en plus révélés, Maliga, obnubilé par le désir de vengeance, sera poussé vers la lutte armée et devra choisir entre la violence et l’exil. Leurs différents combats, encore actuels de nos jours, symbolisent une Afrique devant faire face à son passé, sans haine ni victimisation, qui doit affronter ses contradictions et se contraindre à la transparence pour avancer.

 

Les témoins de cette période parlent peu. Traumatisme, désillusion, habitude culturelle ? On a dépecé les indépendances et dressé leur bilan politique, économique mais rarement culturel. On a très rarement parlé du désastre du point de vue de l’éducation. C’est peut-être le premier écueil au développement, cette omerta partagée, cette histoire peu assumée. Cette mémoire non pacifiée. Ces villes sans monument célébrant ses héros ; sans journées de commémoration, sans noms de rue en hommage à ceux qui ont lutté, ni musées, ni expositions, ni bibliothèques alimentant la mémoire collective des générations qui ont suivi. À l’image du médecin Kwamé qui attendra deux décennies avant de raconter à ses enfants l’histoire de leur grand-mère Aissatou.

 

Ne sachant pas d’où l’on vient, est-il facile de savoir où aller ? Cheikh Anta Diop disait à cet effet : « Il n’est pas indifférent pour un peuple de se livrer à une reconnaissance de soi. Car, ce faisant, il s’aperçoit de ce qui est solide et valable dans ses propres structures culturelles et sociales, dans sa pensée en général ; il s’aperçoit aussi de ce qu’il y a de faible dans celles-ci et qui n’a pas résisté au temps. Il a une nouvelle conscience de ses valeurs et peut définir maintenant sa mission culturelle, non passionnément mais de façon objective. »