Race et histoire dans les sociétés occidentales

 

Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani enseignent l’histoire moderne à l’École des hautes études en sciences sociales et animent ensemble, depuis 2008, un séminaire sur l’histoire de la formation des catégories raciales à l’âge moderne. Les recherches de Jean-Frédéric Schaub portent plus précisément sur l’histoire politique des empires d’Ancien Régime, en particulier les monarchies ibériques. Il a notamment publié Oroonoko prince et esclave. Roman de l’incertitude coloniale (Seuil, 2008) et Pour une histoire politique de la race (Seuil, 2015). Spécialiste des Lumières, Silvia Sebastiani s’intéresse aux questions de race et de genre et aux frontières entre humanité et animalité dans le monde atlantique. Elle a publié The Scottish Enlightenment. Race, Progress, and the Limits of Progress (Palgrave Macmillan, 2013) et a coédité, avec Wulf D. Hund et Charles W. Mills, Simianization. Apes, Gender, Class, and Race (Lit Verlag, 2015). Dans leur ouvrage commun Race et histoire dans les sociétés occidentales, publié en octobre 2021 chez Albin Michel, les auteurs reviennent sur le processus de construction de la race et l’impact de celui-ci dans l’Europe et ses colonies, sur la période allant du Moyen Âge jusqu’aux temps des révolutions.

 

Notre livre a pour ambition de rendre à la question de la racialisation sa profondeur historique, pour ce qui concerne les sociétés occidentales. Il est la synthèse d’un long travail de recherche dans plusieurs traditions intellectuelles et scientifiques. En dialogue avec de nombreux travaux, issus de mondes universitaires différents, il s’appuie sur de vastes corpus de sources qui brassent quatre siècles, de la fin du Moyen Âge à l’âge des révolutions. Il s’intéresse à l’évolution des sociétés, des institutions, des cultures et des théories, en Europe et dans ses colonies. Il montre que la racialisation procède par naturalisation des rapports sociaux et des caractères physiques et moraux qui se transmettent de génération en génération, à travers la procréation.

 

Ainsi nous abordons ce que la croyance dans l’hérédité des identités sociales produit aussi bien pour le recrutement des élites du privilège, que pour le dénigrement des groupes renvoyés à des positions inférieures. C’est pourquoi la noblesse constitue notre point de départ.

 

Puis nous plaçons l’accent sur un des piliers de la question raciale dans l’histoire occidentale, à savoir le passage de l’antijudaïsme à l’antisémitisme qui rejette toute personne d’origine juive, quand bien même elle serait convertie au christianisme. C’est montrer que le judaïsme n’est pas seulement affaire de conviction religieuse, mais qu’il circule dans le sang. Cette conception de la mauvaise nature des juifs a exercé une influence décisive sur la façon dont les colonisateurs européens des Amériques ont géré les populations métisses nées de leurs relations avec les femmes amérindiennes ou africaines.

 

Le genre est central dans l’élaboration de la race, à travers la gestation, la procréation, la reproduction. Il interroge le lignage, la noblesse et la « pureté du sang ». Avec le métissage et l’économie du travail esclave, il est au cœur de tous les débats.

 

Le second grand pilier de notre histoire de la racialisation est la déshumanisation des Africains, comme le résultat de la traite atlantique. Le « commerce infâme » constitue le socle des théories selon lesquelles ces êtres humains n’en sont pas vraiment.

 

Ce parcours de quatre siècles permet d’éclairer sous un angle nouveau ce qu’ont été les Lumières pour l’Europe et pour les colonies européennes. C’est le moment de la critique des certitudes qui produit la première formulation de l’universalité des droits de l’homme, mais c’est tout autant le moment où, sous l’influence de l’histoire naturelle, de la médecine et des théories de l’histoire, les populations humaines sont classées, et même hiérarchisées, en races distinctes. La dimension coloniale des Lumières est centrale dans la construction de la race.



Le temps des philosophes est celui de la plus grande intensité de la traite des esclaves et celui de sa plus vive dénonciation par les partisans de l’abolition. Le siècle des Lumières peut alors se lire comme le fruit d’une histoire passée, autant que comme le fondement d’une histoire inachevée, la nôtre. Aucun de ces processus anciens n’est étranger au débat le plus actuel sur la race et le racisme.