L’Afrique rurale des manuels scolaires de géographie : 
sortir de l’exotisme

David Bédouret est maître de conférences en géographie à l’INSPE de Toulouse et membre du laboratoire Géode UMR CNRS 5602. Ses recherches portent sur la didactique de la géographie, la construction des savoirs, l’imaginaire et les « éducations à » (EDD, altérité, risques). Il est co-responsable du master MEEF « métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation » à l’Université de Toulouse. Il vient de publier l’ouvrage L’Afrique rurale des manuels scolaires de géographie : sortir de l’exotisme (PUM, 2021), qu’il présente dans cette tribune.

 

Depuis les années 1950, les manuels scolaires de géographie dépeignent les espaces ruraux d’Afrique sans se dégager des représentations exotico-coloniales. Cet imaginaire inscrit dans une mythologie coloniale, s’articule autour de quatre objets géographiques : la nature, le village, la société et les espaces agricoles. La résistance d’un regard exotique semble liée au système manuel, générateur de blocages et d’immobilisme, mais aussi à la structure des discours dans laquelle les images et les mots s’allient pour « exotiser » ces espaces.

 

Des enquêtes menées auprès d’élèves du primaire et du secondaire, en France et dans des lycées français d’Afrique, complétées par des entretiens d’enseignants, confirment que les manuels participent activement au processus de construction des savoirs sur l’Afrique en classe. De fait les représentations exotico-coloniales se diffusent. Ainsi, la géographie scolaire produit une culture structurée autour d’espaces métonymiques. 

 

Cette pratique attribue à chaque espace une fonction pédagogique et didactique, ce qui revient à mettre en place une idée pour un lieu. Si cette technique a des valeurs pédagogiques indéniables, elle va à l’encontre d’une éducation à l’altérité prônée par les instructions officielles, car elle favorise le maintien de l’exotisme dans les discours. Pourtant, le travail de terrain montre que cette fabrication d’imaginaire exotique est conscientisée par les acteurs et que les déformations sont constitutives de l’acte d’enseigner. Par conséquent, l’exotisation est donc un processus paradoxal car il est à la fois un héritage colonial et le témoin d’une mauvaise orchestration de la classe, mais il est aussi un outil didactique et pédagogique opérationnel pour une éducation à l’altérité.

 

Cet ouvrage est original par la démarche de recherche mise en place (analyses de manuels scolaires, enquêtes, entretiens) mais il interroge aussi des questions socialement vives. Ainsi, il touche à la fois un public de spécialistes, mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux études postcoloniales et à l’Afrique. Il suscitera des débats sur la place de l’école dans la construction ou la reproduction de représentations exotico-coloniales. Il offre des éclairages pour comprendre les mécanismes de la construction des savoirs géographiques. 

 

Au-delà des critiques des processus, il propose des solutions pour que l’exotisme ne soit pas un simple stigmate d’une altérité radicale, mais qu’il devienne un outil de travail et d’aide à la formation de l’élève citoyen.