En marche !

Forte d’une collection d’articles spécialisés sur les migrations internationales réalisée sur plus de cinquante ans, la revue Hommes & Migrations assure un triple rôle de médiation scientifique, de valorisation des patrimoines et des cultures de l’immigration, et de scène d’expression pour les acteurs engagés aux côtés des populations immigrées. Déjà hybride, ayant longtemps favorisé dans ses colonnes les échanges entre les chercheurs et les professionnels de terrain, et ayant aménagé une ouverture sur la diversité des productions culturelles et artistiques, Hommes & Migrations met en avant la porosité des frontières entre science et culture. Elle construit des passerelles en instaurant un dialogue au-delà des frontières disciplinaires qui limitent la pensée de la complexité.

Le rôle des femmes immigrées dans les mouvements sociaux des sociétés où elles vivent en exil émerge aujourd’hui comme nouveau domaine de recherche. L’engagement de ces femmes s’affirme sur tous les fronts. Le numéro 1331 de la revue, dont nous publions l’éditorial cette semaine, analyse la chronologie de leurs mobilisations depuis les années 1970, à la suite d’un travail de politisation des enjeux rattachés à leurs réalités migratoires et montre comment les luttes des jeunes générations font des identités multiples le terrain de leur émancipation. Marie Poinsot, l’auteure de cet éditorial, est également la rédactrice en cheffe de la revue et la responsable du département Éditions du Musée national de l’histoire de l’immigration.

 

 

En marche !

 

L’idée d’un portfolio sur les femmes immigrées dans la photographie humaniste et commentée par des personnalités féminines relève d’un pari éditorial : produire des articles scientifiques pour accompagner la valorisation des collections photographiques du Musée. Par le passé, Hommes & Migrations avait déjà abordé les migrations au féminin : les doubles discriminations dont les femmes immigrées sont les cibles, en vertu de leur genre et de leur origine étrangère ; puis la mise en visibilité des femmes dans les migrations internationales dans les débats publics et les politiques publiques[1]. Si les migrations féminines ont longtemps été l’angle mort d’une histoire des mobilités humaines, le rôle des femmes immigrées dans les mouvements sociaux des sociétés où elles vivent en exil émerge comme nouveau domaine de recherches.

 

Refroidir des débats fortement politisés

Les affrontements politiques et idéologiques sur l’immigration, y compris au sein du féminisme, de l’antiracisme et des luttes décoloniales, se multiplient au sein de la société française. Les réalités des femmes d’origine étrangère sont devenues la cible d’un faisceau de dénonciations plurielles qui convergent ou s’opposent, selon les intérêts militants. En tant qu’actrices engagées dans les luttes – et non plus objets de mobilisations –, elles suscitent l’intérêt des médias mais se font entendre avec difficulté auprès des pouvoirs publics. La revue propose de refroidir les débats surchauffés du moment avec un cadre d’analyse scientifique nourri des travaux en cours pour expliquer les combats que ces femmes mènent en France depuis plusieurs décennies.

 

Sur tous les fronts

L’engagement des femmes immigrées s’affirme sur tous les fronts. Leur choix de migrer est déjà en soi une forme de contestation de leur place dans leur pays natal et un calcul stratégique pour reprendre leur vie en main. Sans oublier que le statut d’étrangère leur confère une insécurité qui les oblige à affronter une multitude de difficultés. La crise de la Covid-19 a propulsé ces femmes en première ligne dans des secteurs comme l’hôpital ou le gardiennage où elles travaillent dans des conditions déjà précaires. Ce numéro analyse la chronologie de leurs luttes depuis les années 1970, celles qu’elles ont investies comme celles qu’elles ont initiées à la suite d’un travail de politisation des enjeux rattachés à leurs réalités migratoires. Leurs revendications couvrent aussi bien le contrôle migratoire, l’exercice de la citoyenneté, que les discriminations sur le marché du travail, dans l’accès au logement, aux soins et aux services sociaux. Aujourd’hui, les luttes des jeunes générations interrogent, en les combinant, les processus de racialisation et les violences corporelles, et font des identités multiples le terrain de leur émancipation. Le transnationalisme et la religion s’immiscent dans leur répertoire militant alors qu’elles doivent aussi gagner plus d’autonomie dans les mobilisations antiracistes où elles sont les « premières concernées ».

 

Les artistes s’engagent

Les représentations de l’immigration féminine gagneraient à se défaire de la domination masculine et de la victimisation. Contre les assignations sexistes et racisées ou racialisées, les femmes s’expriment très librement à travers la création artistique. La part des artistes féminines dans la collection d’art contemporain du Musée atteste de leur engagement, avec leur corps et leurs œuvres, sur le présent des circulations et de l’exil. Ghazel, que nous remercions d’avoir autorisé la revue à reproduire une des affiches de la série Urgent (1997-2007), met en relation son travail d’artiste avec ses « identités multiples, imparfaites ». Alors que Gisèle Halimi vient de s’éteindre, la revue esquisse un premier « panthéon » des personnalités féminines d’origine étrangère à partir duquel le Musée pourrait bâtir un « parcours matrimonial » original. La rentrée littéraire au féminin, les sorties de films et les entretiens de militantes, éditrices et réalisatrices engagées convergent vers ce « front de libération personnelle » que Faïza Guène, dans son dernier roman (La Discrétion, 2020), invite à adopter contre la résignation. Les femmes immigrées sont en marche pour leur dignité et leur implication dans les sociétés contemporaines.


[1] « Les discriminations au féminin pluriel », Hommes & Migrations, n° 1292, 2011 ; « Femmes & Migrations », Hommes & Migrations, n° 1311, 2015.