Juin 1940. Combats et massacres en lyonnais

Docteur en Histoire de l’IEP d’Aix-en-Provence, Julien Fargettas est directeur départemental de l’ONAC-VG pour le département de la Loire. Auteur d’un premier ouvrage sur les tirailleurs sénégalais de la Seconde Guerre mondiale, Les Tirailleurs sénégalais. Des soldats noirs entre légendes et réalités, 1939-1945 (Tallandier, 2012), il a par la suite orienté ses recherches vers l’histoire des soldats africains en période de décolonisations dans La fin de la Force Noire. Les soldats africains et la décolonisation française  (Les Indes savantes, 2019). Son dernier ouvrage Juin 1940. Combats et massacres en lyonnais honore la mémoire des tirailleurs sénégalais massacrés par les Allemands en mai-juin  1940, il sera publié le 6 juin 2020 aux éditions du  poutan à l’occasion du 80e  anniversaire des événements. Julien Fargettas est aussi membre du comité scientifique de l’exposition Tirailleurs d’Afrique. Des massacres de mai-juin  1940 à la libération de 1944-1945  : Histoire croisée et mémoire commune réalisée par l’ONAC-VG en partenariat avec le Groupe de recherche Achac, et il interviendra par ailleurs lors du colloque « D'une guerre à l'autre : les soldats des colonies et la France. 80e anniversaire des massacres de mai-juin  1940 », qui aura lieu le 8 octobre 2020 au Cercle National des Armées à Paris.  

 

 

 Plus de vingt ans après ses premiers travaux sur la question, Julien Fargettas revient sur les combats et les massacres qui intervinrent en région lyonnaise en juin 1940. Les faits sont connus dans leurs grandes lignes, notamment du fait de la présence extrêmement symbolique de ce cimetière atypique, le «  Tata  » sénégalais de Chasselay qui accueille depuis 1942 les dépouilles des soldats africains tombés dans la région. Mais en fait de connaissances, il y a eu beaucoup d’approximations, de redites et de mauvais procès.  

 

 

  

L’ouvrage se propose donc de revenir tout d’abord sur les combats qui opposent troupes allemandes et unités françaises (dont le 25e  régiment de tirailleurs sénégalais) à quelques jours de l’armistice et devant une ville de Lyon déclarée «  ville ouverte  ». Pourquoi, alors que toute la France s’effondre, quelques milliers d’hommes aux moyens très limités et improvisés choisissent de combattre «  sans esprit de recul  » et jusqu’à la dernière cartouche  ?  

  

Au bout de quelques heures de résistances, l’autre phase de la tragédie intervient. Les soldats allemands, soldats de la Wehrmacht et Waffen  S.S., exécutent plus d’une centaine de soldats africains, ainsi que quelques-uns de leurs cadres et d’autres soldats français. Le point d’orgue de ce déchaînement de violence est le massacre perpétré au lieu-dit Vide Sac, commune de Chasselay, le 20 juin 1940. Dans un pré, quarante-huit soldats africains, principalement originaires du Sénégal mais aussi de Guinée et du Mali, sont abattus par les mitrailleuses de deux blindés allemands. Jusque-là, les faits n’avaient pu être clairement établis. Pour la première fois, la présentation et l’étude de photographies inédites de ce massacre prises par un soldat allemand permettent de disséquer ce crime de guerre et d’identifier très précisément l’unité de la Wehrmacht incriminée. Dans la mesure du possible, chaque tuerie est ainsi décrite dans l’ouvrage. D’autres sont mises à jour, comme celles perpétrées dans les caves de la préfecture du Rhône, dans les départements voisins de la Loire et de l’Ain. Elles ne concernent pas seulement des tirailleurs «  sénégalais  », mais aussi des soldats nord-africains, des civils maghrébins et «  de couleur  ». 

  

Pour dresser ce tableau, l’auteur a notamment eu recours au travail de recensement réalisé dès 1940 par J.-B.  Marchiani, qui réunira la majorité des dépouilles dans un lieu unique, le «  Tata  » sénégalais de Chasselay. Unique par son architecture se voulant inspirée des mosquées «  soudanaises  ». Unique également par son histoire. Le cimetière est construit sur le lieu même du massacre du lieu-dit Vide Sac et est inauguré par Vichy le 8 novembre 1942, jour du débarquement allié en Afrique française du Nord. Là ne s’arrête pas l’histoire surprenante du site, qui sera aussi célébré par les autorités de la Libération et de la Quatrième République et connaîtra encore nombre de péripéties. Aujourd’hui, le cimetière est un espace mémoriel où les mémoires coexistent, sans bien souvent se rencontrer. 

  

Plus absente que les autres est la mémoire des familles de ces soldats tombés en juin 1940. Contrairement aux souhaits de son fondateur, le «  Tata  » ne recevra jamais de «  pèlerinage  ». Pis, nombre de familles africaines seront laissées durant de nombreuses années dans la méconnaissance du sort réservé à leur proche, tant certaines procédures se révéleront chaotiques. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de tombes du «  Tata  » portent encore la mention «  Inconnu  » et certaines familles attendent encore de savoir ce qu’est devenu ce parent «  Mort pour la France  ».  

  

Complément d’informations du Groupe de recherche Achac  : 

  

L’exposition Tirailleurs d’Afrique. Des massacres de  mai-juin 1940 à la libération de 1944-1945  : Histoire croisée et mémoire commune  revient sur une page majeure de notre histoire collective. Elle parle de racisme et de la façon dont le racisme tue, comme en mai-juin  1940 sur le front de France. Cette actualité est d’autant plus brûlante à l’aune des événements qui se déroulent actuellement dans les plus grandes villes américaines, et qui dénoncent les héritages de l’esclavage et de la ségrégation en Amérique. C’est la démonstration la plus implacable que l’on ne peut comprendre notre présent sans faire référence à l’histoire. C’est pour cela que cette exposition, réalisée à l’initiative de l’ONAC-VG avec de nombreux partenaires, sera présentée en ce mois de juin en France et à Chasselay, pour rappeler cette histoire et ce 80e anniversaire. Rappeler le rôle de ces combattants venus d’Afrique en ce jour du 20 juin  2020 aux alentours de Lyon et à Chasselay, c’est rappeler qu’au moment où le nouveau président du Conseil, le maréchal Philippe Pétain, s'adresse aux Français le 20 juin 1940 pour leur dire qu'il demande l'arrêt des hostilités, des combattants africains et métropolitains ne cessent de se battre et s’opposent à l’avancée des troupes allemandes. C’est parce qu’ils refusent de poser les armes et surtout parce qu’ils sont «  noir  » que les Nazis les massacrent. Le racisme a tué, il tue toujours, le travail d’éducation doit se poursuivre. Cette exposition sera itinérante en 2020 et 2021, en parallèle de la saison Africa2020 qui commence en décembre 2020, dans les écoles et en partenariat avec l’ONAC-VG. Elle sera accompagnée le 8 octobre 2020 d’un grand colloque à Paris  : « D'une guerre à l'autre : les soldats des colonies et la France. 80e anniversaire des massacres de mai-juin  1940 ». De nombreux spécialistes, dont Julien Fargettas, échangeront sur les imaginaires autour des troupes africaines dans l’armée française et des héritages de cette histoire dans le présent. Ce mois d’octobre (1940-2020) s’inscrit dans une symbolique forte, puisque c’est la période à laquelle le régime de Vichy a promulgué une loi sur le statut des juifs qui sera publiée au Journal officiel de la République du 18 octobre 1940. Ce regard sur le passé s’inscrit dans une démarche, dans le présent, de transmission des moments-clés de notre histoire contemporaine, dans toutes ses dimensions.