« Automne 1914, printemps 2020 : la mobilisation des Outre-mer »

Hubert Bonin est professeur émérite d’histoire économique contemporaine à l’Institut d'études politiques de Bordeaux, où il a achevé sa carrière en septembre 2014 avec le grade de « professeur de classe exceptionnelle ». Chercheur en histoire économique à Sciences Po Bordeaux et au GRETHA-Université de Bordeaux, il est spécialisé dans l’histoire des banques, des sociétés de négoce outre-mer et des services. Pendant une trentaine d’années, l’histoire de l’économie des outre-mer coloniaux a constitué une branche constante de ses travaux. Il est également l’auteur de French banks and companies in the concessions in China (Éditions Routledge, 2018) et a dirigé le livre collectif Partir dans les outre-mers (Éditions Les Indes savantes, 2020). Nous vous invitons à retrouver son travail (reportages et articles) ainsi que son actualité littéraire sur son blog personnel, ici.

 

Comment oser comparer la situation des Outre-mer au début de la Grande Guerre et actuellement, en pleine guerre sanitaire contre le virus Covid-19 ? Un levier d’analyse commun pourrait être la notion de « mobilisation » contre l’invasion de l’armée allemande en 1914 et contre celle du virus en 2020.

 

Mobiliser les ressources sanitaires

En 1914, il a fallu tout à coup gérer des flux de blessés énormes à cause du mode de combat allemand (pluie d’obus avant l’offensive, rôle des mitrailleuses en tirs à outrance). On a eu besoin d’hôpitaux de campagne. On a dû aussi puiser dans des stocks de médicaments et produits de soin et contractualiser avec les industriels leur réapprovisionnement en urgence. Mais l’empire colonial reste relativement préservé du conflit au second semestre de 1914 : seulement quelques dizaines de milliers d’autochtones sont au combat, puisque la levée massive intervient en 1915-1916. Les premiers combats au Togo et au Cameroun allemands font peu de victimes. Seule Papeete est touchée, quand deux croiseurs allemands voulant s’emparer du stock de charbon du port tentent une approche, le 22 septembre.

 

Aujourd’hui, les Outre-mer sont entrées en crise sanitaire, bien que leur faible internationalisation leur ait évité une percée forte et massive du virus en février-mars 2020. La relative faiblesse des équipements hospitaliers de Mayotte, de La Réunion ou de la Guyane (sans aucun décès à la date du 28 mars) laisse cependant craindre une extension tragique de l’épidémie. Les médecins et soignants locaux sont eux aussi placés sur le « front hospitalier » et doivent remodeler les services hospitaliers pour les adapter à l’accueil des patients infectés. La Réunion est « loin de tout, avec une telle pauvreté, précarité, promiscuité et avec des comorbidités si nombreuses, une population si souvent cruellement démunie, que nous pouvons nous attendre à des taux de mortalité plus élevés que ceux en métropole », explique le docteur Kathia Cadinouche (Le Monde).

 

Enfin, un paradoxe est que, pour pallier le manque de blouses blanches à Pointe-à-Pitre et à Fort-de-France, Cuba apporte son aide par l’envoi de personnel médical, dont on connaît la forte réputation… Cela dit, l’expérience de gestion des épidémies récentes dans certains de ces territoires (dengue, shikungunya) et la connaissance du palud a certainement permis de constituer un capital d’expérience et de compétences utile pour affronter la pandémie actuelle.

 

Mobiliser les esprits et maintenir l’ordre public

Le risque aurait été, en 1914, de voir les populations « indigènes » renâcler devant la conscription. Or le départ des troupes s’effectue en Algérie sans anicroches, mais au milieu de villageois inquiets et en prières : l’esprit patriotique domine. Seule la ville Béni Chougrane (entre Mascara et Perrégaux/Mohammedia) se révolte contre la conscription en octobre-novembre 1914. En Asie, « la population indigène reste admirable. Nous n’avons aucun incident », affirme en octobre 1914 le gouverneur Albert Sarraut à son successeur par intérim Jost Van Vollenhoven : « L’Indochine est vraiment forte et unie ». Seuls les montagnards Mans et Bolovens se révoltent en octobre.

 

Aujourd’hui, en outre-mer comme en Métropole, règne d’abord la sidération devant un Mal étrange et invisible. Il faut maintenir l’ordre en faisant respecter les règles du confinement (et même de couvre-feu aux Antilles) et en veillant au respect des stocks privés. La volonté de solidarité avec le monde des soignants et des prestataires de services quotidiens domine et se meut en une sorte de patriotisme humanitaire.

 

Mobiliser les ressources de transport

En 1914, il faut rapidement des milliers d’ambulances, puis des trains sanitaires pour transporter les malades vers les hôpitaux de l’arrière. Mais se pose rapidement la question de la réquisition des flottes marchandes par le ministère de la Marine, afin de donner la priorité aux liaisons entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, pour faire venir du charbon, de l’acier et des machines. On redoute aussi des offensives ottomanes sur le canal de Suez et l’on commence à envoyer des navires de guerre vers l’isthme : le Montcalm quitte ainsi Nouméa pour la mer Rouge le 20 décembre.

 

Aujourd’hui, des avions apportent outre-mer en urgence du matériel de soin et les produits nécessaires ; deux navires porte-hélicoptères sont affectés aux divers territoires en support logistique et médical : le Mistral dans l’océan Indien et le Dixmude aux Antilles. « Le Chapelain, un bâtiment de la marine nationale, devrait arriver à Mayotte lundi 6 avril 2020. Il transporte à son bord près de 20 000 litres d’oxygène liquide, 1 000 litres d’alcool pur pour fabriquer de la solution hydroalcoolique et des équipements de protection » (TV5 Monde). On s’inquiète du risque de diminution de la fréquence et du nombre d’escales que pourront effectuer les porte-conteneurs qui desservent les divers territoires ultramarins, alors même que les lignes aériennes se contractent.

 

Les effets négatifs sur l’économie

En Afrique subsaharienne, l’éclatement de la guerre en été 1914 est un choc : nombre de paiements de débiteurs sont suspendus ; les banques interrompent leurs facilités de crédit ; le commerce des arachides s’interrompt ; la « normalité » d’une économie euro-africaine connectée est brisée. Les échanges franco-allemands sont évidemment bloqués. Or, nombre de navires (français ou allemands, avec l’armateur Woermann, notamment) exportaient des arachides de l’Afrique française (ou anglaise) vers Hambourg, l’un des gros débouchés du Sénégal et de la Gambie. La CFAO (Compagnie française de l’Afrique occidentale) déplore ainsi l’immobilisation de 500 000 francs de cargaisons soit à Hambourg, soit à bord de navires allemands coincés dans des pays neutres. L’Algérie et l’Indochine continuent à entretenir leur activité productive et commerciale, même si les prélèvements de jeunes hommes peuvent nuire à la vie agricole. Cela dit, partout, le rappel d’Européens expatriés pour rejoindre l’armée en Métropole a désorganisé la vie des entreprises.

 

Aujourd’hui, les Outre-mer commencent à être affectés gravement par la suspension des voyages touristiques, par mer ou par air. Les hôtels, les centres de vacances, les musées et les espaces patrimoniaux sont fermés. Le chômage partiel ou complet enfle peu à peu, même si la puissance publique met en œuvre un programme de soutien financier. Et, surtout, ce sont toutes les TPE (toute petites entreprises) et encore plus les acteurs du travail informel, particulièrement important en outre-mer, qui sont frappés. On peut imaginer la chute du pouvoir d’achat dans nombre de couches populaires ou moyennes et l’accentuation de la misère dans les quartiers pauvres, en particulier à Mayotte, avec les Comoriens. « Selon l’Insee, 57 % des logements mahorais sont surpeuplés. Ils sont souvent une case en tôle, généralement de moins de 20 m² (40 %) et sans eau courante (29 %). Dans ces conditions, la question de la promiscuité est problématique » (Les Échos).

 

Comme la Métropole, les Outre-mer français ont vu en 2020 leur économie, leur mode de vie et leur santé remis en cause par l’épidémie du Covid19 : il a fallu se « mobiliser » pour mener cette guerre sanitaire. C’est ce qui a incité à un rapprochement avec la « mobilisation de guerre » improvisée à l’automne 1914, sans autres points communs que le sentiment d’urgence, la coordination soudaine de forces de combat, de logistique, de support et de santé, et, in fine, les effets sur la vie quotidienne et l’économie.