Entretien avec François Durpaire - Histoire mondiale du Bonheur

François Durpaire est écrivain et historien, spécialisé dans les questions de diversité culturelle aux Etats-Unis et en France. Il est également maître de conférences en sciences de l’éducation à l'Université de Cergy-Pontoise et préside le mouvement pluricitoyen : "Nous sommes la France". En 2018, il cofonde le laboratoire BONHEURS à l’Université de Cergy-Pontoise, dont l’objectif est à la fois de mener des travaux de recherche sur la question de l’épanouissement au sein des sociétés, mais aussi de mettre en avant la dimension de bien-être au sein des établissements scolaires, principalement en France, au Canada et dans plusieurs pays africains. Il est notamment l'auteur de Nous sommes tous la France : essai sur la nouvelle identité française (Éditions Philippe Rey, 2012) et de Les États-Unis ont-ils décolonisé l’Afrique noire francophone ? (L’Harmattan, 2005). Nous vous invitons à retrouver son travail (reportages et articles) ainsi que son actualité littéraire sur son blog personnel. Convoquant tour à tour, la philosophie, l’anthropologie, l’ethnologie, l’histoire du droit ou des religions, l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, Histoire mondiale du Bonheur (Cherche Midi, 2020), offre un cadre de réflexion inédit et transdisciplinaire sur la notion de bonheur, entendue « comme un moteur des évolutions sociales, politiques et intellectuelles ». Les collaborations d’Anne Cheng, professeure au collège de France, Pascal Blanchard, historien, spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale, Souleymane Bachir Diagne, philosophe, professeure de français à la Columbia University, auxquelles s’ajoutent les réflexions de près de soixante chercheurs, interrogent la notion cardinale dans la construction des sociétés antiques, modernes, politiques, et contemporaines dans cet ouvrage. Que signifie être heureux en Inde, en Chine, au Brésil ? Le bonheur est-il lui-même un donné, une croyance, un dogme, une éthique ou bien, comme le dit Aristote, constitue-t-il « un bien suprême » ? Est-ce un moyen ou une fin humaine ?

 

1) Qu’est-ce qu’un « historien du bonheur » ? En d’autres temps, ne l’aurait-on pas appelé « philosophe » ?

L’historien ne tente pas de définir le bonheur, comme le fait le philosophe. Il enquête sur ce que signifiait être heureux, dans un temps et dans un espace donné. Vous avez raison : le terme d’ « enquête » est adéquat. Et l’enquête n’est pas aisée lorsqu’il s’agit de sonder les cœurs et les émotions des gens qui nous ont précédé il y a des milliers d’années. Prenons le début de notre ouvrage, avec le chapitre traité par le grand paléontologue Jean-Paul Demoule : « Cro-magnon était-il heureux ? ». Il s’agit d’enquêter à partir d’indices qui relèvent vraiment de l’affaire ancienne (le « cold case » dont parlent la police américaine). Que nous disent les cimetières ? La conscience du tragique de la vie ? Un bonheur lié à l’absence de hiérarchie sociale, les premières tombes avec des trésors étant très tardifs... Que nous dit l’existence d’armes qui ne tuent pas à distance ? L’absence de guerre ? Comment interpréter l’art pariétal ? Ces statuettes de femmes longtemps présentées comme une ode à la maternité ? En est-on sûr ? Que déduire du fait que l’homme de la préhistoire est un chasseur-cueilleur qui ne passe que quatre heures au travail ? Que fait-il de ses temps de loisirs ? Que pensez de ces découvertes archéologiques, comme ces flûtes en os de vautour datant de -36 000 avant JC ? Dansait-il ? Faisait-il de la musique ?

 

2) Au regard de vos précédents ouvrages, quand est-ce que le bonheur vous est apparu comme une réponse aux problèmes identitaires, politiques ou sociaux qui semblent engager votre création ?

Le bonheur pose la question de l’unité et de la diversité que je pose dans tous mes ouvrages précédents. Unité, car la quête d’un état de satisfaction, individuel ou collectif, est un trait commun à tous les hommes. L’étymologie latine — le mot vient de « bon eür ». Eür est issu du latin augurium, qui désigne l’appui accordé par les dieux à une initiative — rejoint le sens du mot mandarin « fu » dans la Chine ancienne : ce qui obtient l’agrément des dieux. Diversité, car l’épanouissement de soi peut passer par la dissolution de soi, comme dans l’Inde ancienne, ou par la séparation et l’élévation de soi, dans l’Europe de la Renaissance au mouvement des Lumières. Dis-moi comment tu es heureux et je te dirai à quelle sphère de civilisation tu appartiens.

 

3) Qu’en est-il du « bonheur » dans les empires coloniaux, la place du plaisir/désir dans la construction des fantasmes entre rapports de domination ?

Dans ce cas, le bonheur des uns fait le malheur des autres. Le « plaisir » du conquérant est un élément essentiel de la domination. Mais le chapitre consacré à ces plaisir dominants fait sa place aux bonheurs résilients : ceux de l’esclave, de l’Amérindien, du Touareg. L’adage parle de l’« imbécile heureux ». Il n’y a rien de plus faux. Historiquement, il y a une intelligence collective du bonheur qui donne naissance à des formes culturelles originales qui aujourd’hui traversent nos sociétés. Le carnaval, le jazz sont nés de cette résistance de l’esprit et du corps au tragique de l’existence.

 

4) Du nouveau monde décrit comme « paradis perdu », aux figures d’altérité fantasmées par l’orientalisme, quel lien « l’Ailleurs » et « l’Autre » entretiennent-ils avec la notion de bonheur ?

Elle est fondamentale dès l’arrivée de Christophe Colomb sur le sol américain. L’Amérindien est supposé être le vestige humain du jardin d’Eden d’où l’Européen aurait été chassé. Et cette conviction court jusqu’à l’intégration dans la déclaration d’indépendance américaine de la « recherche du bonheur », sur le modèle de la constitution de la ligue des Iroquois. Thomas Jefferson disait : « Je suis convaincu que le sociétés indiennes ont un degré supérieur de bonheur aux sociétés européennes. »

 

5) Antique, moderne, politique, technologique, votre ouvrage analyse toutes les composantes de l’épanouissement humain, peut-on espérer « un bonheur écologique » ?

Oui je finis sur un texte appelant à une écologie du bonheur fondée sur la recherche d’un équilibre de nos relations. La relation à son esprit, à son corps, à l’autre, à la planète, à l’inconnu. Ce que j’appelle les cinq continents du bonheur. C’est la voie d’une mondialité du bonheur qui réponde aux grands défis de notre temps.