Expositions

Premiers migrants, premiers départs (1870-1896)

« Les Corses de Marseille ne peuvent se passer des relations humaines qui s’appuient sur le maintien des formes traditionnelles de la communauté d’origine »

Marie-Françoise Attard-Maraninchi, 2006

La Corse, en cette fin de XIXe siècle, est en premier lieu une région que l’on quitte pour bâtir un destin ailleurs. Au regard de la pauvreté de l’île et de la faiblesse de l’industrie, trois grandes destinations dominent dans ce mouvement migratoire qui va contribuer à bâtir la diaspora corse_: les Amériques, l’Empire colonial français (dans l’administration ou dans l’armée) et l’Hexagone avec, comme ville-référence, Marseille, mais aussi les universités françaises où les étudiants corses se rendent désormais, plus que vers les universités italiennes qu’ils délaissent. Les Amériques s’affirment très tôt comme une destination. Les Corses se retrouvent en Amérique du Sud, à Haïti, à Saint-Dominique, aux États-Unis, mais aussi à Porto Rico où l’on compte un tiers de Corses parmi les Français présents sur l’île au milieu du XIXe siècle. En ce qui concerne l’Empire colonial français, Sylvain Gregori a montré que 57 % des volontaires de Haute-Corse s’engageaient à l’époque dans les troupes coloniales. Enfin, Marseille et l’Hexagone s’affirment comme des destinations régulières. On compte, entre 1870 et 1914, six cercles et trois comités corses dans le Sud de la France, illustrant les liens entretenus par cette communauté diasporique. La communauté corse devient, à la fin du siècle, l’une des composantes majeures du port phocéen.

Si les Corses quittent alors l’île, les Italiens présents, depuis le Moyen Âge en fait, continuent de migrer en Corse après l’unification italienne en 1870 et le départ des exilés. Au milieu du siècle, lors du recensement de 1851, les ressortissants italiens (dont beaucoup de réfugiés politiques) sont au nombre de trois mille huit cents pour une population étrangère totale de quatre mille deux cent cinquante personnes, ce qui représente environ 1,6_% de la population de l’île. On estime que depuis le début du siècle et jusqu’en 1870, dans un va-et-vient constant de saisonniers, ils sont plus de cent-vingt mille à avoir travaillé sur l’île, dont certains se sont sédentarisés. En 1867, une enquête agricole de la Chambre de commerce de Bastia précise que cette immigration a permis de compenser les vides liés à l’émigration locale. Ils se chargent de la construction de chemins de fer (à partir de 1879), de l’élargissement des routes, des gisements miniers sur Bastia, dans la plaine orientale ou le Cap Corse (notamment vers les hauts-fourneaux de Toga, les mines de cuivre de Cardo ou celles d’amiante de Canari), mais aussi de la construction des terrasses dans les zones rurales, occupant des emplois précaires de dockers ou de manutentionnaires, étant pêcheurs, colporteurs, bergers (notamment pour les migrants venus de Sardaigne), travaillant aussi dans l’industrie du chêne-liège sur Bonifacio ou dans les scieries industrielles. Ils travaillent surtout au développement et à l’exploitation du parc forestier de l’île à l’appel du Conservatoire des Forêts (avec près d’une cinquantaine de forêts domaniales et près de quatre-vingt-dix forêts communales), pour la coupe de bois, l’entretien des routes forestières et la fabrication de charbon de bois. Cette présence va, ensuite, s’inscrire dans un contexte de tension entre la France et l’Italie, où cette dernière revendique la tutelle politique sur la Corse, ce qui va faire naître une vague de xénophobie à l’égard des Italiens présents sur l’île. Cette montée des tensions s’exprime sur le marché du travail où, après deux décennies de migrations régulières faisant des Italiens la très grande majorité des étrangers vivant sur l’île (principalement dans les ports et notamment à Bastia où 10 % de la population est italienne), ces travailleurs réclament des salaires équivalents à ceux des journaliers corses, ce que dénonce la presse locale. À l’issue de la période (1895-1896), ils sont plus de douze mille et représentent 6 % des îliens — soit 30 % de moins en à peine cinq ans (1890-1891) —, présence qui se double d’un peu plus de dix mille travailleurs saisonniers, du continent ou de Sardaigne.

Très tôt, la Corse a aussi été un lieu de détention pour de nombreux prisonniers venus des colonies placés dans les pénitenciers. Les premiers détenus algériens en Corse arrivent dès 1859 (internés dans la caserne Saint-François d’Ajaccio). En 1871, des « rebelles » de la révolte d’El-Mokrani sont également envoyés à la citadelle de Corte, alors que plusieurs familles d’« optants » d’Alsace-Lorraine trouvent asile dans le même temps sur l’île. Cet usage de l’île va s’inscrire dans la durée, étant souvent considéré par l’Hexagone comme une « terre à part », comme un espace où il était loisible de mettre à l’écart ses « ennemis », une sorte d’île des proscrits. Ce milieu du XIXe siècle fabrique aussi un lien pérenne avec les espaces coloniaux, à travers ces présences d’insurgés ou celle de Corses dans les troupes coloniales ou dans l’administration aux colonies, fixant dans la durée une identité spécifique qui va contribuer à créer une relation complexe avec les populations venues de l’empire colonial, notamment les Maghrébins ou les pieds-noirs.


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