Le racisme tue : souvenons-nous des massacres de Chasselay de juin 1940

Pascal Blanchard est historien, spécialiste du fait colonial,  membre du Laboratoire Communication et Politique au CNRS et co-directeur du Groupe de recherche Achac. Aïssata Seck est maire-adjointe à Bondy en charge des politiques mémorielles, responsable du programme citoyenneté, jeunesse et territoires de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage et présidente de l’association pour la mémoire des tirailleurs sénégalais. Ils intervenaient ensemble ce matin aux côté de Lionel Zinsou et Audrey Pulvar lors d’un webinar organisé par Les Gracques et Le Printemps de l’Économie. Dans la tribune qu’ils ont co-signé dans le JDD du 13 juin, ils rappellent que le débat mondial qui s’engage aujourd’hui ne saurait être réduit à la seule question des « violences policières ». Il s’agit d’interroger, plus en amont, notre  mémoire coloniale, de se réapproprier et de questionner notre passé  car « c’est par l’histoire que le racisme sera vaincu ».  L’exposition  « Tirailleurs d'Afrique. Des massacres de mai-juin 1940 à la libération de 1944-1945  : Histoire croisée et mémoire commune », présentée les 20-21 juin prochain à Chasselay à l'initiative de l'ONAC-VG et du Groupe de recherche Achac, est une occasion précieuse d’explorer les thèmes de la diversité et du racisme dans notre histoire contemporaine.

Le racisme tue. Le monde est en ébullition depuis les images, 8 minutes 46 secondes d'une vidéo terrible, où l'on voit George Floyd mourir étouffé face à un policier blanc. Partout, aux États-Unis et en Europe, les manifestations se succèdent, les monuments symboles de l'esclavage ou de la colonisation sont détruits. Des personnalités prennent la parole et dénoncent le racisme, les déclarations des chefs d'État du monde entier soulignent l'importance de l'événement, les opinions s'émeuvent et manifestent.

Certes, c'est l'Amérique, et les conflits raciaux issus de l'histoire - esclavage, loi Jim Crown, lynchage, combat pour les droits civiques… - expliquent en grande partie les fractures du présent. Mais la France actuelle est aussi le fruit de son histoire. Et cette histoire fut aussi celle de l'esclavage et celle de la colonisation. Désormais, le débat s'engage sur la manière de « digérer » ce passé, de penser le présent et les discriminations. Partout, la question va bien au-delà des « violences policières », désormais c'est la manière dont la « mémoire coloniale » et le passé sont traités par la Nation qui est questionnée.

Nous le savons, cette histoire est complexe, multiple et en grande partie méconnue. Qui se souvient ou connaît les événements de Chasselay de juin 1940 ? Qui se souvient que se déroule à cet endroit, dans le Rhône, l'une des pages majeures de notre histoire contemporaine ? Retour 80 ans plus tôt, à une vingtaine de kilomètres de Lyon, sur ce lieu de mémoire de notre histoire croisée Europe-Afrique.

Des tirailleurs sénégalais parmi les derniers combattants de juin 1940

Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain, chef du gouvernement français, annonce à l'ensemble des Français et des combattants qu'« il faut cesser le combat » face aux Allemands. Le 18 juin, le général de Gaulle appelle, depuis Londres, à poursuivre le combat. Les derniers combattants à porter les armes face à l'« envahisseur » seront notamment ces Africains à Chasselay. Ces combattants du 25e régiment de tirailleurs sénégalais, parfaitement au courant de l'appel de Pétain à cesser le combat, décident pourtant de protéger Lyon et de se battre. Pour beaucoup de Français de la région, leur engagement est le symbole d'une France qui reste debout jusqu'au bout.

Face à eux l'armée allemande. Celle-ci depuis près d'un mois a massacré sur sa route de manière répétitive (près d'une cinquantaine de lieux et massacres) les « troupes noires » et maghrébines qu'elle rencontre. Au-delà des combats, elle sépare les soldats français entre blancs et noirs, et exécutent les Africains.

La haine, le racisme et la revanche de la Grande Guerre (avec le souvenir de la présence des tirailleurs sénégalais) poussent ces troupes de la Wehrmacht et des divisions SS à se livrer à des tueries en règle. Pour eux, les « Noirs » ne sont pas des hommes, mais des « bêtes sauvages ».

Cette haine raciste s'est développée depuis des années en Allemagne. Elle trouve sa source dans les exhibitions ethnographiques (zoos humains) dont l'Allemagne est l'épicentre en Europe depuis Hambourg. Elle se poursuit pendant la Première Guerre mondiale à l'encontre des troupes coloniales présentes dans l'Armée française. Cette haine se prolonge à partir de 1919, à travers une campagne de propagande raciste contre les « soldats de couleur » venus occuper la Rhénanie. Adolf Hitler reprendra ce thème, en 1923, dans son livre bréviaire (Mein Kampf) pour dénoncer « la négrification et la judaïsation » du sang allemand par la France.

La haine contre les métis et les Noirs se fixe dans le discours de l'État nazi à partir de 1933. En 1940, la propagande nazie, comme la presse, galvanise les troupes en stigmatisant les « sauvages ». Ainsi, l'édition du 6 juin 1940 du journal des SS, Das Schwarze Korps, dénonce la France qui a trahi la « race blanche » en recrutant « des animaux de la jungle » en Afrique.

C'est avec cet état d'esprit que s'engage la campagne de France. C'est dans ce cadre que les crimes racistes se succèdent. Face aux Allemands l'Armée française avec près de 64.000 Africains et près de 14.000 Malgaches va connaître l'une de ses plus grandes défaites. Les premiers massacres spécifiques de troupes coloniales commencent à Aubigny (80), Fouilloy (80) ou Febvin-Palfart (62) entre le 24 et le 30 mai 1940.

À partir de cette date, la propagande de Joseph Goebbels rappelle aux soldats allemands l'épisode de la « Honte Noire » et accuse les soldats africains de sauvagerie sur le champ de bataille. Dès lors, les exactions se multiplient (faisant entre 1.500 et 2.000 victimes). Les officiers français qui tentent de s'interposer subissent le même sort, comme le capitaine Jean Speckel du 16e RTS à Cressonsacq. Des massacres ont lieu dans tout le Rhône, comme à Lentilly, Fleurieux-sur-l'Arbresle, Pontcharra-sur-Turdine, Champagne-au-Mont-d'Or ou Éveux à l'initiative meurtrière de la SS-Panzer-Division Totenkopf et d'unités de la Wehrmacht.

Les massacres de Chasselay

Les 19 et 20 juin, l'horreur culmine près de Lyon, à Chasselay. Les Allemands se rapprochent de Lyon. Face à eux, le 25e RTS qui compte plus de 2.000 cadres et soldats. Les combats s'engagent dès le petit matin, devant le couvent de Montluzin. À Lyon, dans le quartier de Vaise, les Allemands exécutent 27 tirailleurs. À Chasselay, au lieu-dit Vide-Sac, le 20 juin 1940, des tirailleurs sont massacrés, comme le montrent les photographies inédites publiées pour la première fois dans le cadre d'une exposition « Tirailleurs d'Afrique. Des massacres de mai-juin 1940 à la libération de 1944-1945  : Histoire croisée et mémoire commune », réalisée à l'initiative de l'ONAC-VG et le Groupe de recherche Achac pour être présentée à Chasselay les 20-21 juin prochain.

Très peu de combattants échappent à la mort des combats et des exécutions, seule une poignée peut se cacher au sein des fermes avoisinantes. Au lendemain des massacres, une note allemande du colonel Walther Nehring, chef d'État-major de Heinz Guderian, datant du 21 juin, précise alors la conduite à tenir à l'égard des prisonniers « des colonies » : « Envers ces soldats indigènes, toute bienveillance serait une erreur. » Ces prisonniers, plusieurs milliers, seront regroupés dans des Frontstalags en France, les Allemands refusant que des « Noirs », des « Arabes » et des « Indochinois » soient présents sur le sol du Reich.

Les Français de la région vont rendre hommage à ces combattants exécutés par les Allemands au nom de leur engagement pour défendre l'honneur de la France. Deux ans plus tard, à l'initiative de Jean Marchiani et de fonds privés (le gouvernement de Vichy refusant de soutenir financièrement le projet), un « Tata » sénégalais de Chasselay sera inauguré le 8 novembre 1942 – le jour même du débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Le cimetière ne contient que 188 corps (ceux qui ont été retrouvés dans toute la région par les habitants) avec des tombes spécifiques. Un nouvel hommage y sera rendu à la Libération, le 24 septembre 1944, puis en 1947 en présence du député ivoirien, Ouezzin Coulibaly. À chaque anniversaire, quelques personnalités, des autorités publiques et des associations ou chefs d'États africains se rendent au Tata sénégalais pour rendre hommage à ces combattants.

La semaine prochaine, pour le 80e anniversaire, un nouvel hommage aura lieu, avec cette fois-ci une exposition inédite. Dans quelques mois, un grand colloque est prévu à Paris le 8 octobre 2020 (au CNA). Les photographies inédites (prises par un soldat allemand pour garder un « souvenir » de ce safari meurtrier en France) de ces événements permettent désormais de prendre conscience de ce qui s'est passé. Les images, comme le film sur George Floyd, nous rendent proches cette histoire lointaine. Le travail de mémoire n'est pas terminé. En fait, il ne fait que commencer. Plusieurs dizaines de tombes du « Tata » portent encore la mention « Inconnu ».

Faire du Tata du Chasselay un de nos grands lieux d'histoire

Un jour, il faudra faire de ce « Tata » un de nos grands lieux d'histoire, au creuset de notre relation avec le continent africain et poursuivre le chemin ouvert par le président de la République Vincent Auriol en 1949. Un geste essentiel pour rendre hommage à ces combattants, une manière aussi d'expliquer aux générations futures que le racisme tue et a tué de manière concrète. C'est à cela que servent les commémorations, c'est à cela que sert le travail d'histoire et les livres (comme celui que vient de publier Julien Fargettas sur ces événements : Juin 1940, combats et massacres en Lyonnais, éditions du Poutan), c'est le chemin qui doit être désormais le nôtre, ensemble.

 

Ce travail de mémoire nous semble plus fécond que la destruction des statues érigées dans le passé, même si on peut comprendre qu'elles provoquent chez beaucoup un sentiment d'humiliation, même si leur présence dans l'espace public, sans explication ni commentaire, est désormais un véritable anachronisme. Et, cette année, ce 20 juin 2020 prend une symbolique particulière. Outre le 80e anniversaire de Chasselay, il nous parle aussi du 100e anniversaire de Duluth. C'est dans cette ville, dans le Nord des États-Unis et non dans le sud ségrégationniste, que le 20 juin 1920 furent lynchés par 7.500 personnes « blanches » trois jeunes « Noirs » accusés (à tort) de viol. Ce lynchage dans le nord du pays va déclencher une vaste campagne pour dénoncer ce « crime » et engager un combat militant dans le cadre du Harlem Renaissance. Une prise de conscience qui est, là aussi, le fruit des images à travers ces cartes postales et photographies du crime, vendues sans aucune censure dans tout le pays à l'époque.

Le 20 juin 2020 ne sera pas une date comme les autres.

Elle sera aux carrefours de nos mémoires croisées en Europe, en Afrique et aux États-Unis. Elle nous parlera du racisme des deux côtés de l'Atlantique. Elle porte aussi en elle un récit qu'il est temps d'écrire au regard de l'héroïsme de ces hommes qui ont continué le combat alors que tout le pays avait un genou à terre.

Sans oublier ces Français, qui, face aux Allemands et Vichy, ont rendu hommage à ces héros. Le racisme ne peut être combattu qu'en puisant aux origines de celui-ci. C'est par l'histoire que le racisme sera vaincu. C'est aussi par des hommages comme à Chasselay que s'écrit le monde de demain. Désormais, nous retiendrons ce que le 20 juin veut dire. Il est temps de repenser nos lieux de mémoire. Ensemble !