Postcolonial Realms of Memory : Sites and Symbols in Modern France

Postcolonial Realms of Memory: Sites and Symbols in Modern France vient d’être publié (en janvier 2020) aux Presses universitaires de Liverpool. Ce recueil d’une quarantaine d’articles aborde les Lieux de mémoire de Pierre Nora sous un angle postcolonial et a pour objectif principal de remédier à ses lacunes en mettant en évidence le lien indéfectible qui unit mémoire nationale et mémoire coloniale. Les trois directeurs de publication signent, ici, une tribune de présentation de leur ouvrage qui rassemble plus d’une trentaine de contributeurs et spécialistes. Étienne Achille est professeur d’études francophones à l’Université de Villanova (Pennsylvanie, USA). Ses travaux de recherche se concentrent sur la France contemporaine dans ses dimensions postcoloniales, notamment les représentations littéraires et cinématographiques de la France noire. Charles Forsdick est professeur de français (James Barrow Chair) à l’Université de Liverpool. Ses recherches concernent d’abord les récits de voyage modernes et contemporains, et il travaille également sur Haïti et les Antilles françaises. Il a récemment co-dirigé Keywords for Travel Writing Studies (Anthem Press, 2019). Lydie Moudileno est professeure de français (Marion Frances Chevalier Chair) et professeure d’études américaines et d’ethnicité à l’Université de Californie du Sud (USC). Elle est l’auteure de Parades postcoloniales (Karthala, 2007), ainsi que de nombreux articles sur les productions culturelles postcoloniales. Elle a récemment co-écrit, avec Étienne Achille l’ouvrage Mythologies postcolonialesPour une décolonisation du quotidien (Champion, 2018).

 

Les Lieux de mémoire (1984-1992) de Pierre Nora est un ouvrage collectif reconnu comme l’une des interventions historiographiques les plus importantes de la fin du XXe siècle. Ce recueil a fondamentalement renouvelé l’appareil conceptuel permettant de repenser la relation entre nation, territoire, histoire et mémoire, non seulement pour les historiens mais également dans quantité d’autres disciplines des sciences humaines et sociales. Le concept de « lieux de mémoire » est indéniablement un outil incontournable dans l’histoire des idées du tournant du siècle, où il a été constamment repris, commenté et repensé depuis maintenant plusieurs décennies. Entre autres, l’ouvrage dirigé par Pierre Nora a suscité des critiques soutenues quant à ses « points aveugles » concernant la nation : en particulier, on a souvent pointé du doigt l’absence flagrante de références au fait colonial — à l’exception d’un article sur l’Exposition coloniale de 1931 — dans un projet se présentant précisément comme une interrogation critique du roman national et des mécanismes de réactivation de la mémoire collective.

On ne cesse de redire, effectivement, que dans la masse des cent trente-deux articles assemblés en trois tomes dans Les Lieux de mémoire, un seul essai peut être considéré comme traitant de la colonisation et de l’Empire colonial français : il s’agit de l’article de Charles-Robert Ageron sur l’Exposition coloniale de 1931 se trouvant dans le premier volume, « La République ».

Mis à part cet article et quelques mentions disséminées au fil des rubriques, l’exploration de la mémoire collective demeure ancrée dans une conception étroite du « territoire » qui en exclut toute la dimension (post)coloniale. Même lorsqu’il s’agit de conceptualiser les modalités d’une « nouvelle histoire » élaborée en contre-point à la disparition de l’Histoire comme mythe unifiant, un répertoire comme celui de Pierre Nora révèle une méthodologie nationaliste dans laquelle le nouveau monument historiographique qui s’édifie finit par réécrire la nation dans sa dimension la plus étroite et nostalgique. On l’a répété également, les points aveugles des Lieux de mémoire de Pierre Nora sont symptomatiques d’une réticence ou incapacité à penser l’imbrication inhérente du colonial dans le récit national autant que dans les différentes facettes du quotidien français.

Plutôt que de continuer à signaler cette lacune — devenue antienne de la critique postcoloniale —, le présent volume se met à la tâche de la combler, collectivement et systématiquement, en révélant la teneur postcoloniale de certains lieux de mémoire emblématiques de la République, et en soulignant ici explicitement la présence du colonial et de ses imaginaires dans la construction de la France moderne et contemporaine. Ceci tout en s’appuyant sur l’outil théorique proposé par Pierre Nora que certains ont déjà exploité avec succès dans d’autres contextes nationaux et domaines.

Les chapitres de Postcolonial Realms of Memory offrent un répertoire de « lieux » situés sur un territoire français appréhendé dans une plus vaste topographie non plus restreinte à l’Hexagone et à ses principaux espaces urbains, provinciaux et ruraux mais incluant comme il se doit l’Outre-mer français. En cela cet ouvrage propose une ouverture transcontinentale, transculturelle et translinguistique à une nouvelle problématique de lieux de mémoire (autrement) français, grâce à l’exploration des traces éclatées d’une mémoire coloniale cette fois réinscrite dans sa relation dialectique inhérente avec la mémoire nationale institutionnelle. Entreprise collective en dialogue critique avec Pierre Nora, prise en charge par une diversité de chercheurs basés en France et dans le monde anglophone, Postcolonial Realms of Memory entend, par cette intervention du XXIe siècle, proposer de nouvelles lectures des signes et sites de la culture française, de son passé, de son territoire, et de son présent. La perspective qui est présentée dans ce recueil nous paraît plus que jamais pertinente dans le contexte actuel des réfutations acharnées que suscite le fait postcolonial aujourd’hui.

On retrouvera dans le sommaire du livre une trentaine de contributeurs prestigieux et spécialistes de ces enjeux, notamment : Oana Panaïté, Leon Sachs, Ruth Bush, Claire Ducournau, Michael Gott, Michel Laronde, Kathryn Kleppinger, Julia Waters, Robert Aldrich, Fabienne Viala, Patrick Crowley, Pascal Blanchard et Nicolas Bancel (sur les zoos humains), Françoise Vergès (sur les femmes), Susan Ireland, Pim Higginson (sur Ouvéa), H. Adlai Murdoch (sur le Bumidom), Dominic Thomas (sur les sans-papiers), David Murphy (sur les tirailleurs sénégalais), Berny Sèbe, Philippe Dine, Xavier Guégan (sur la photographie coloniale), Sylvie Durmelat (sur le coucous), Mark McKinney... et bien d’autres auteurs/auteures.

 

Informations : https://www.liverpooluniversitypress.co.uk/books/id/51593/

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